Alain Wexler et le réel qui n'existe pas vraiment.
par Jean-Paul Gavard-Perret
Alain Wexler, "Photographies", Galerie Librairie Ouvrir l'Oeil (Lyon 1er),du 16 au 31 janvier 2009.
La production photographique n'a jamais été aussi riche qu'aujourd'hui mais trop souvent elle se dévoile selon une narration idéologique qui forcément bégaie. Ceux qui se disent photographes répondent souvent à une sorte d'utilitarisme : il faut fournir notre société en images. Mais ils laissent le monde aussi désolé et convenu en leur praxis communicationnelle et se défendent souvent en disant se libérer de formes anciennes et périmées. Ils oublient que c'est grâce à la part du passé qu'elle traîne avec elle que la photographie est devenue irremplaçable. Pour être "neuve" elle n'a pas forcément besoin de célébrer l'avènement d'une nouvelle galaxie. Cette conception est un pur fantasme qui fait retomber dans le goût du simulacre et d'un formalisme légiférant et décidant de tout. Wexler nous apprend à refuser le partage de ces apologies. C'est en repassant de formes dites savantes ou purement discursives à un retour à des formes "simples" que le créateur lyonnais donne une extension à la photographie.
Apparemment elle se présente dans son approche sous formes de choses vues. L'artiste ne cherche pas une actualisation de ces choses mais d'un langage où une cohésion haute est atteinte. De telles photographies et par leur fausse simplicité ne se laissent pas appréhender facilement. Mais avec Wexler le cliché devient une production d'actions supplémentaires au déjà vu : supplément d'image d'un côté, supplément de réalité de l'autre. A travers ses plans d'ensemble la photographie n'est pas un objet sans aspérités ni surprises. Wexler ne la "pose" pas comme une pure pratique qui efface l'épreuve de ce qu'elle est : une langue. Chez lui il s'agit d'une activité ambiguë où divers champs se croisent : la trace, la lumière, le passage. Instaurant un procès de transformation subtile et discrète Wexler ne fait pas que répéter et décliner le réel. Il ne cherche pas à séduire de manière irrésistible, il ne flatte pas. Passantes, jeunes femmes surprises en train de remettre leurs chaussures surgissent sans rhétorique. Mais Wexler ne s'en tient pas à un survol représentatif : on peut tirer quelque chose de ce que la société se dit à elle-même à travers ce qu'il ne cesse de capter sans présupposés, ni préjugés afin de repérer et voir des effets de récurrence inattendue.
Toutefois n'en demandons pas plus à l'artiste. Il n'entend pas élaborer une épistémologie. Tout au plus, et par la bande, il essaye de saisir les obsessions de la sociétés à travers ses propres perceptions. Il construit donc une histoire très particulière, intime en étant attentif à la vie de tous les jours. On comprend qu'il ne photographie pas selon des préceptes "hamiltonien" et pour la clientèle friande de bains de vapeurs. Ajoutons que Wexler n'argumente jamais : il fait mieux et offre un dialogue de sourd aux aveugles que nous sommes. C'est sans doute pourquoi il a fallu qu'il attende si longtemps la reconnaissance de son travail qui dérange le mythe contemporain de la communication.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Docteur en littérature, J.P. Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie (Chambéry). Membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création, il est spécialiste de l’Image au XXe siècle et de l’œuvre de Samuel Beckett. J.P Paul Gavard-Perret poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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