Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Alechinsky

Alechinsky de A à Y : Catalogue
de Michel Draguet

Alechinsky est à la fois le peintre, la canne à pêche avec son hameçon, l'eau de la rivière et les poissons qui s'y trouvent. Je m'aperçois que je viens de dire tout simplement que son œuvre fait la synthèse, non je n'aime pas ce mot-là, fait la réunion de l'intérieur et de l'extérieur. L'intérieur et l'extérieur se heurtent dans son travail et ont l'air d'en sortir, l'un et l'autre, cabossés. Ce " cabossage " Si je puis dire est le résultat du mélange. - présentation de l'éditeur

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ALECHINSKY : LA PEINTURE COMME REVOLVER ou L'EJACULATEUR PRÉCOCE DES CHEVEUX NOIRS

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Spirale II par Pierre Alechinsky (source : Allposters)
Créer un inaperçu de la rigueur loin du tape-à-l’oeil de synthèse qui impose ses règles bidons comme si l’oeuvre était inconciliable avec le bric-à-brac architectural voilà ce qu’Alechinsky prouve. Ses « griffures » apparemment provisoires insultent les adeptes de la désolation grandiose. L’artiste leur impose quand  ils croient voir de la merde son « touchez, c’est du marbre ». Voici donc ses rambardes penchées comme des pans inclinés.

Le peintre sait en effet que si la caravane Citroën du grand raid oriental de la peinture passe, la « main » reste au garagiste. Le peintre belge est un de ceux-là. Il n’étale pas, il répare les accrocs de l’histoire dans ses ratures. Elles sont autant de filins. Il ne s’agit plus d’images mais de glissements successifs. Hors parade mais pour une théâtralité du réel. Le peintre sait que seule la fiction ramasse en le bousculant le réel esquinté de trop d’images surmédiatisées.

Alechinsky plus que tout autre sait décomposer les figures autant dans leur « nature » qu’à travers leurs signes et leurs messages. Scories, bout de cire, frottages, résidus réséda, granules, copeaux, taches, restes inutilisables, écriture latine ou logographique, femme vorace dévorant une grappe de raisins ou coquette arrangeant sa poitrine afin qu’elle prenne l’aspect d’un double volcan tiède, tout est là pour aiguiser  la soif de dessiner et de peintre. Le tout à l’intérieur de spacieuses trouées au sein de contours rectangulaires. L’artiste en multiplie les débordements et les accumulations.

Des vagues de taches et de superbes « raccords » se succèdent et se perdent au milieu des traits qui semblent nerveux et éphémères. Entassés aussi. Mais il s’agit toujours de  mieux montrer ce qu’il en est du vide. Il est soudain cerné de tronçons noirs en hautes pattes ou en dents de scie.

Comme l'artiste l’écrit dans Lecture suit « des bancs de sauterelles s’abattent sur le papier. Des gueules mobiles aux interrogatives antennes  aussi». Cet aplatissement devient un envol. Soudain, un phallus tel un revolver tire à blanc sur une dame en éjaculant ses cheveux noirs le tout dans la fraîcheur des traits et dans le déchaîné fantôme de ses limites douteuses. Séduit toujours par l’ « inconnaissance des causes » qui le pousse à créer Alechinsky joue en  « combattant debout » entre le travail de la pesanteur de la matière  et celui de sa fluidité lorsque la peinture devient coulante comme de la confiture. De la fraîcheur de l’esquisse à l’encre épaisse surgit la cadence et le récit de ses dessins.

Sur le papier pelure posé à terre les couleurs et les formes emplissent le papier sous forme de répétitions ou plutôt de variations. Il s’agit de tracer, tracer encore dans l’entraînement  induit par la qualité (bonne ou mauvaise) du support en disposant du temps (court ou long) dans le silence ou la musique.

Alechinsky accueille l’image qui vient. Sans l’appeler, sans d’idées préconçues. Il se contente de tirer partie de la situation dans son entier. Il s’agit de « laisser venir, connecter ». Voilà donc la seule certitude du peintre bruxellois. Ne pas refuser le geste, ne pas faire preuve d’une prudence trop grande tout en contrôlant ce vandalisme issu de l’intérieur mais afin que chaque travail soit une fête. « Fête du dedans et bu bas noir, fête des moi-je en porte à faux » écrit-il. La création reste alors une crue entre ce qui demeure proche du barbouillage. Il pourrait vite tourner en biffure qui ne serait voué qu’à la destruction mais l’artiste en tire toujours quelque chose.

Chaque oeuvre devient une situation sans illusion mais d’où émerge une éjaculation. Elle apprend aux êtres-enfants ce qu’il en est de tout ce qui reste replié en eux. Et de leur mère intérieure dont ils n’ont jamais accouché, qu’ils n’ont jamais su faire muter. Les voici sans points d’appui, prenant enfin le jour. Debout enfin, mains levées, revenus de leurs lointains si proches. Ils sont (nous sommes) prêts pour le vert des sentiments et les rentes de beauté loin de leurs habitudes et du seul langage de leur lieu. « Jouir » leur dit Alechinsky. Sa fraîcheur noire ne peut que leur faire du bien et vaut bien un dieu.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.