Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Alex'Sandra


Alex'Sandra

Née à Casablanca. Etudes à Paris et aux Beaux-arts de Sète. Après une longue période de voyages de par le monde, Alex'Sandra vit et travaille à présent à Sète.

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ALEX’SANDRA : TRAVERSÉES

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Passage, trace, cheminement des pigments, des liants et de l'eau, la peinture d’Alex’Sandra  parle  de la mer, du ciel, de la terre et de leurs métamorphoses. Elle se  dresse contre  l’angoisse du temps en la transformant non sans tiraillements en espace de sérénité et de lumière : "Je plonge avec délices, avec effroi, dans la couleur et l'eau qui l'accompagne, la déborde ou la disperse. Mes émotions et mon attirance sensuelle vers une couleur, un pigment, une forme, une matière me guident » écrit l’artiste. La couleur reste majeure autant dans ses nuances que dans ses glissements, ses mouvements d’âme et de mer. L’artiste a parcouru celle-ci pendant sept ans sur un voilier avant d’ « accoster » à Sète. On comprend donc pourquoi -  parmi son échéancier -  le bleu tient une place majeure. Il permet de suggérer la violence et la douceur. Toutefois ce bleu (de Prusse) ne sert pas de métaphore à la mer mais plutôt à un sentiment océanique de la vie. Il devient une couleur « abstraite » (ou spirituelle) qui par delà son rappel aquatique ou céleste évoque une manière particulière d’exprimer les abysses de l’être aussi profonds, angoissants que source de sérénité.

L’œuvre joue non seulement sur les tons mais sur les sons. Elle génère par ce qu’elle exprime du tumulte au silence. Son bleu saisit et devient source de rêveries qu’Alex’Sandra dirige sans qu’on le comprenne vraiment. Ces rêveries ne sont pas vagues. Elles invitent à l’interrogation. S’y devine (mais ce n’est là qu’une supposition) un goût particulier de l’artiste pour la littérature de Le Clézio. Elle partage avec lui le même amour de la mer et des ses mystères, des êtres et de leurs inconséquences comme de leurs espoirs. Mais la peinture permet à sa créatrice moins d’exprimer des idées que d’exprimer qui elle est et ce qu'elle ressent au plus profond de son être et dans sa relation au monde. En une époque troublée, envahie par un chaos d’idées et d’images l’oeuvre croît au devenir du monde. Elle refuse le désespoir.

Elle reste tout autant (et sans doute pour cette raison)  inclassable. Son bleu participe  d’un certain "métissage" mais il n’a rien d’exotique. Sa fascination  vient d’un rejet de la représentation. L’abstraction est à la recherche d’une harmonie plus que d’un chaos. Pour Alex’Sandra la peinture n’est forte uniquement lorsqu'elle parvient à exprimer les premières sensations, les premières expériences, les premiers désappointements. Son travail plastique est une question de vie, conditionnée par un besoin intérieur. A ce titre elle pourrait faire sienne la phrase de Le Clézio :  "De deux choses l'une: on risque de se faire avaler par la peinture ou par la mer. Si on se fait avaler par la mer, on meurt. Si on se fait avaler par sa couleur, on devient peintre". Et pas n’importe lequel. Celui qui à travers elle offre une traversée de la vie.

Le bleu devient le moyen de libérer la peinture de ses standards pour parvenir à une vraie communication à travers sa « matière ».  N’oublions pas en effet que selon Baudelaire « l’action est la soeur du rêve ». Chez Alex’Sandra les deux se joignent et font des émotions la seule source valable pour la connaissance des vérités universelles. La tâche de l'artiste revient donc à transcrire ses expériences internes par une peinture sismographiques au sein de techniques mixtes . Ces dernières permettent toute une possibilité de jeux de lumière et provoquent l'ouverture de forces cosmiques. Se discerne une forme de « syncrétisme » contre une explication rationnelle, scientifique du monde. Le bleu en ses correspondances quasi mystiques mais aussi sensuelles donnent une harmonie plus profonde à la vision du monde. Nous sommes en présence d'un paradoxe. L'être reste absent dans l’œuvre mais il est omniprésent par le regard que l’artiste porte et nous fait porter sur lui. Chaque toile devient l’"interface" entre soi-même et l'autre dans un échange de forces aussi telluriques qu’aériennes.

Quitter la peinture descriptive  revient à se mesurer au monde. Alex’Sandra avance dans chaque toile pour  lui donner un poids de vie et sa propre sensibilité. On ne sait s'il existe une peinture féminine mais celle de l’artiste garde des accents aussi sensoriels, profonds que cosmiques qui n'appartiennent qu'à elle. Celle qui est née au Maroc dans un bain de lumière, celle qui a parcouru le monde ne cesse de redessiner des lieux profonds et ailés empreints de paradoxes et d’interrogations. Le bleu de Prusse fait de ses œuvres des créatures, des abandons. Il arrache au froid comme au  feu où (qui sait ?) crépitent les épouvantes de l’artiste. Mais il déchagrine tous les morceaux d’angoisse, ces  petits os de furie. Le bleu reluit aussi comme un soleil. Il abrite les colombes et les douleurs dans l’espoir de la présence de la lumière vivante. Emanant de la pénombre féminine il porte jusqu’à la transparence une épaisseur  et la mémoire non des mythes mais de la nostalgie de l’Un .

La peinture devient une opération d’amour. L'énigme de la femme-terre  et de la femme-mer est non seulement un mystère mais tout un savoir qui va de l'anthropologie à la cosmologie.  La peinture d’Alex’Sandra est aussi une image de l'âme ou d’une essence en perpétuelle  élaboration poétique. Le rapport qu’entretient l’artiste avec le bleu reste en conséquence un rapport à elle même et au sacré. S’agit-il d’une sorte de nostalgie d'un ordre spirituel dont l'essence est, de rester inaccessible ou en tout cas inaccompli ?  On peut aussi faire l'hypothèse qu’une telle quête peut se comprendre comme un  mouvement de retour par la mer vers la mère, laquelle règne jusque dans le corps et dans le nom de la terre amante et marâtre.

Au terme de ce retour, dans l'instant d'une rupture que propose chaque tableau, la peinture nous laisse démunis, en proie à une angoisse comme à une sérénité.  L’œuvre possède la valeur d'un acte de foi existentiel. La mère, parce qu'elle est un éternel passé, n’en constitue plus pour autant un éternel présent parfaitement clos, sans échappatoire possible. Alex’Sandra la transmuant en mer elle devient ouverture. Et l’artiste réabsorbe le monde en une féminité élémentaire et une sensualité extrême liées à l’aspiration mystique. Son bleu devient  Obscur Ouvert,  clarté d’ « archi-mer » à partir de laquelle  toutes les voies d'accès conduisent au sanctuaire de la maternité en une sorte d'union mystique, religieuse mais aussi tellurique et incarnée.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.