Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Aude Allonville

Pourquoi ces chefs-d'oeuvre sont-ils des chefs-d'oeuvre ?
de Alexandra Favre et Jean-Pierre Winter

Pourquoi Guernica de Picasso et La Laitière de Vermeer sont-ils célèbres au point d'être immédiatement identifiables par tous ? Outre leur valeur artistique, de nombreux facteurs jouent dans la popularité des chefs-d'oeuvre de l'art occidental. Au-delà de l'histoire et des faitsc ce sont aussi des chefs-d'oeuvre parce qu'ils exercent sur nous une fascination inconsciente.

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AUDE ALLONVILLE ET LES NUITS DES CHIENS

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Aude Allonville : Lola Ephémère (le Musée Privée)
Les femmes d’Aude Allonville  connaissent la volupté. Celle-ci est l’envers de la clarté noire de leurs secrets les plus intimes. Elles les cachent dans le jeu magique et délicieusement pervers de la séduction que l’artiste a mise au point pour elles. Le dos au gouffre ces femmes attirent mais vers un plaisir particulier où le désir vient butter. Elles veulent que jouissions en deuil tant notre marbre mental porte gravé l’écho de leurs abîmes. La peintre ne cherche donc pas à sauver le voyeur du  naufrage. Ses feintes deviennent des moments « paniques » chers à Arrabal dont l’artiste, maîtresse femme, n’est pas éloignée.  Quant à nous, nous ne sommes que la dépouille de leurs parures. Et nous ne possédons pour tout viatique que l’héritage des déserts des nudités qu’elles exhibent.  Ce sont des femmes blanches pour nuits noires, des femmes noires pour nuits blanches. Mais quand vient le matin, son couteau ne tranche pas si facilement la nuit d’où elles giclent éclairées par les géométries des néons d’une boîte interlope ou de tout autre lieu de « perdition ».

L’artiste veut faire sournoisement de nous des bêtes primitives par la sophistication dont elle pare ses créatures. Nous sommes chevillés à leur apparition mais pour notre éclipse puisque ces femmes ne donneront rien de ce qu’elles promettent et exhibent. A nous de faire avec ce rien. Plus qu’elles nous sommes nus, sans "connaissance"...  La seule ogive qui nous acceptera est celle de notre mémoire.  On aurait espéré mieux. Et nous ne garderons que la face noire de l’immor(t)alité de ces femmes. Aude Allonville nous réduit, par ce qu’elle montre avec délice et somptuosité, au rôle de chanceliers de nos rêves avortés et de nos petites morts ratées.  Nous resterons au mieux les rois des chiens lubriques, amants uniquement mentaux de femmes océaniques aux gorges de soleil. Reste l’éclat de leurs rires sardoniques quand elles se moquent de nos propres chaos.

La peinture érotique de l’artiste est donc là pour créer le vide. Il fait mal car il est trop gros. Il vaudrait mieux pour nous le porter sur le dos. Allons-nous entrer encore en transe afin de hurler ou pour scander la malédiction des déesses nocturnes qui se moquent de nous ?  De toute façon nous faisons toujours qu’aboyer aux nuages. Et la peinture d’Aude Allonville a raison de la folie de nos fantasmes. Chauffeuse de leurs machines elle ne cesse de les charger. Mais pour qu’ils fonctionnent à vide. Du feu nous ne connaîtrons que la fumée. L’absolue nudité désigne  donc autant le désir que sa ruine, la vie à (petite) mort ou du moins sa possibilité. 

Horizon abyssal, séquence, plan fixe. Tout est en place. La stratégie de l’artiste fait qu’on ne cherche plus à fuir. La nuit où ces femmes vivent replie l’existence sur des pensées qui dans la solitude   mélangent la douceur et la douleur. Un aveu dépasse, glisse par l'interstice, se découvre dans la compacité d’une poitrine le plus obscur passé et le plus insistant avenir. Solitude, abandon nécessairement programmé, rencontre avorté, forêt du corps, ombre, plaie, plaisir, paroxysme : tout y est. Aude Allonville a fait le tour pour nous en jouer bien d’autres. Le fantasme demeurera en friche, mais déjà une de ses héroïnes revient l'entretenir, ouverte déjà en haut des cuisses.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.