ALYZARINE : L'AUTRE NUDITE
par Jean-Paul Gavard-Perret

Les nues d'Alyzarine créent un passage, elles poussent vers quelque chose d’autre que la simple nudité. Surgit d'entre les lignes un tremblement qui désaxe une assise, une stabilité voire une sécurité. Par la fragilité d'un bras, d'un dos se franchit la frontière entre rêve et réalité, entre image et réel. Franchir revient à exister d’une autre façon en passant au-dessus de nos forces et de notre peur. Il s'agit de s'extraire de la pure illusion et de la simple transgression. Cela revient à accepter notre ignorance, d’oser le saut vers ce qui échappe aux limites de la raison.
Il n'est pas pour autant question de débauche. Mais pas plus d'innocence. L'image vient de l'expérience, le trait vient de la pensée. Alyzarine fait entrer doucement dans un cycle de lune. Rien ou presque pour retenir l'abandon du corps offert à la prise du regard. Demeure la tension entre réalité et imagination, entre pose classique et ce qui la décentre imperceptiblement. Alyzarine réveille un côté obscur de la pulsion mais en refusant tout excès. Elle modifie le "vice" d'avoir un corps et tamise les secousses de la passion. Ni pute, ni soumise, la femme se laisse voir. Possiblement diablesse, animale mais sans trop.
Tout se joue sur la pointe des soupirs. Ce qui se dévoile fait le jeu du secret. Sur le corps vient une lueur qui habille le corps. Celui qui regarde ne peut plus se suffire de sa propre délimitation, de son ghetto et de sa forteresse. Chaque œuvre permet de se jeter hors de soi-même. Elle place en un mouvement de vérité qui échappe à tout discours sinon à celui de l'inconscient. Sur les lignes des corps émerge l’espace de la rencontre ou plutôt d'une feinte de proximité communicante et sexuée.
Restent l'expectative, l'espérance d'une levée d'écrous. Le corps en sa nudité devient le langage obligé, la matière faussement suppliante et faite pour piéger. Mais il est aussi le retour à une matière jouissante, à une terre promise. Alyzarine déchiffre le monde en empêchant l’espace qui s’appuie sur ses corps de s’écrouler, de s’abîmer. Dans des méandres du dehors et du dedans l'artiste incise et ouvre un passage essentiel. Avec le temps il se peut que ce désir se précise - plus sophistiqué ou plus désespéré. Nous verrons…
Les nues de la créatrice ne sont pas de purs miroirs mais des atteintes, des invasions. Du blanc, du bistre s’étend entre le noir pour glisser une lumière en l’abîme du corps. Restent les traces, les inflexions. Elles ouvrent les poches d’ombres. Chaque femme est dessus, en équilibre. Jamais elles ne se quittent. Leur corps garde l’envie d’être toujours en vie. Leurs bras ne sont pas des bras de fantômes. Ils possèdent encore des nerfs, des vaisseaux, de la chair et des os. Ils semblent nager dans l'eau sombre de l'attente.
Le regard suit des pistes mouvantes. Tout disparaît: pensées d'en face, indices d'hier, pouls de nébuleuse, aiguille de montre. Chaque femme porte en elle l'amande de feu. Les courbes en suggèrent l'arche. Plus jeune on aurait dansé avec chacune d'elles. Nous serions partis pour Santiago de Bahia et les hauts coins de ses faubourgs;
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Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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