Cartographie du monde
par Jean-Paul Gavard-Perret
Anders Petersen, Sète 08, Galerie Vu, Paris 4ème.
Anders Petersen ne fait pas dans la dentelle. Pour présenter des carcasses de sardines grillées un morceau de Sopalin suffit. Ce qui recherché (visage d’homme ou d’animal) est traqué au plus serré comme lieu d’accès à une « vérité » profonde » pour permettre de toucher ce qui habituellement échappe à la prise photographique. Mais plus que l’objet saisi, c’est dans le plan et dans son flux totalitaire qu’il y inscrit que s’ouvre tout un chant de possible.
Mais la photographie chez lui ne va pas sans piège. L’appareil photographique devient une sorte de machine tactile qui touche les corps plus qu’elle ne les montre. L’artiste suédois en rertient toujours une forme de violence symbole de notre monde carnassier. Le grios plan chez lui isiole moins qu’il ne réunit les figures qui se trouvent piégées par cette stratégie. La violence devient anatomique dans un cadre où l’univers se resserre, se restreint afin que ce qui n’est retenu du quotidien prenne la forme d’un événement absolu.
Petersen magnifie la violence ou la rend plus cruelle par la manière qu’il a de s’approcher, de s’avancer jusqu’au point limite de la netteté et de l’anamorphose. C’est le cas dans son cliché d’un chien errant pris de près et en contre plongée dans sa série « Sète 2008 ». Il devient (presque) un animal mythique en dépit de (ou à cause) de sa banalité.
Le photographe possède la don de créer des plans pervers qui accroissent l’émotion. La proximité du gros plan ou du plan rapproché possède chez lui souvent quelque chose de terrifiant. Petersen réussit des sortes de surenchère visuelle d’autant que souvent l’absence de profondeur de champ crée l’impression de corps (ou de natures mortes) qui flottent que la photographie. Chacune d’elle recèle une sorte d’intensivité menaçante comme si nous étions happés par un anéantissement provisoire qui par la magie de la photographie acquiert une durée.
L’image affective prend ici tout son sens. Elle est le lieu du contact, de la rencontre mais pas forcément de l’empathie. Il n’existe chez l’ artiste aucun développement psychologique ou moral. Ne reste que des mèches de gravité sur un fond clair mais opaque qui permet de révéler l'obscur noyau d'un secret dont on ne saura rien sinon quelques indices, quelques traces.
Parfois les corps ne font plus corps mais n'échappent pas à leur charge. Petersen les remets en cause jusque dans leur chair à travers celle de l’image et de son support. Il semble que le créateur n’attende plus rien des hommes et de monde. Les deux pourtant ne cessent de le fasciner. D’où l’aspect d’aube-crépuscule qui fait surgir sans cesse ce que les grilles habituelles de lecture du réel repoussent en croyant le parler.
Impossible de penser ce travail autrement : en privant de repères il offre un nécessaire saut dans le vide. Et un pont. Reste la nécessaire pâleur de neige, reste la couleur qui boit la lumière d'obscur, reste la trace à faire durer car il s’agit d’entrer en dedans pour arracher au temps sa nature et sa peau. Petersen demeure à Sète comme ailleurs le sentinelle égarée qui chaque fois entame le saut dans l’impossible en ce nécessaire transfert d’un corps à l’autre, de celui de l'artiste à celui de la matrice du monde où il se précipite pour tenter de voir ce qu’il en est du jour et de la nuit.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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