Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Anik Vinay

Atelier des Grames

Installé en Provence, l'Atelier des Grames réalise de nombreux livres d'artistes. A la limite entre le livre et l'objet d'art, leurs productions sont toujours intéressantes et novatrices tant par les textes proposés que par la forme et les matériaux utilisés.
Chaque exemplaire qui sort des presses de l'Atelier des Grames est une pièce unique et rare, “à la fois pari artistique, mais aussi philosophie”, selon Anik Vinay. En effet, par les pratiques diversifiées qu'ils exigent (travail du bois, du métal, du plomb, de la céramique, de la porcelaine…), l'apprentissage qu'ils nécessitent, ainsi que l'investissement qu'ils représentent, ces livres ne font pas l'objet d'un tirage déterminé à l'avance, mais sont multipliés à la demande. Le support et les caractéristiques physiques donnés au livre sont choisis en fonction de l'écrit ; chaque objet-livre est ainsi le fruit d'une complicité entre l'écrivain et le plasticien. . Anik Vinay précise : “un texte peut nous donner l'envie de travailler la céramique ou le bois. Mais le contraire est aussi vrai. On construit à partir d'un texte ou d'une matière. Le plus souvent, le besoin de créer naît d'une rencontre, d'une émotion”.

 

Atelier des Grames : le site


Antoine Emaz

Antoine Emaz est né en 1955. Il vit à Angers où il enseigne en collège. Il est l'auteur d’une trentaine d’ouvrages. Outre ses oeuvres poétiques, il a publié des études littéraires et critiques, des textes et poèmes dans de nombreuses revues ainsi que plusieurs livres d'artistes et un essai sur André du Bouchet. Il a principalement publié aux Editions Tarabuste, Fourbis, Deyrolle, Le Dé bleu, Théodore Balmoral... Une anthologie intitulée Caisse claire a été éditée en poche aux Editions du Seuil (points-poésie) ; ce volume réunit les poèmes parus entre 1990 et 1997.

Caisse claire : Poèmes 1990-1997
de Antoine Emaz

La poésie d'Emaz, parfois d’une extrême concision, tend vers le plus de justesse possible, au ras du réel. De courts textes en vers libres alternent avec des paragraphes brefs, justifiés, comme des blocs denses. Ici les mots sont des " grains de sable ", édifices dérisoires qui sculptent le vide, le temps, le non-sens. Un auteur essentiel de la poésie française contemporaine.

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Face aux murs : Anik Vinay "lectrise" d'Antoine Emaz

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

« Vague ». Texte d'Antoine Emaz, gravure de Anik Vinay, 2008 - Edité par Galerie Remarque.

Anik Vinay et Antoine Emaz ne pouvaient que se rencontrer artistiquement. Dans leurs deux œuvres tout pourrait se résumer à ce que le poète écrivait dans "En deçà" :"La paroi reste. On devient plus léger". C'est à cette légèreté de l'être - qui n'a rien pourtant de ce qu'elle représente chez Kundera - et de la matière en ses lignes et ses plis que nous convoquent les deux créateurs. Il faut voir et comprendre leurs « vagues » sous diverses acceptions : à savoir la vague qui déplace les lignes, mais aussi le vague de celles-ci. Elles ne font que rameuter du chaos (mais le "que" est important. Car encore faut-il - comme Emaz et Anik Vinay - être capable de le dire. De le dire et de le montrer même si comme l’avoue le poète "Pour autant, on n'est pas plus avancé, maintenant" : la, le vague est comme un mur à nouveau devant.

L’œuvre graphique d’Anik Vinay reste l'histoire du labyrinthe. Et avec Emaz elle trouve du grain à moudre. L'artiste continue sa tentative pour montrer comment vivre dans ce labyrinthe. Avec elle Dédale ne sera jamais l'homme ailé (ce serait une falsification et une simplification, une sorte de spiritualisation dommageable et une escroquerie de l’art) mais un Dédalus Joycien qui cherche à savoir comment c'est fait, comment ça bloque. C’est pourquoi si légèreté il y a, chez la responsable de « L’Atelier des Grames », elle représente un effort, un épuisement de la langue plastique pour atteindre ses limites. Tout passe par la rigueur d’un travail graphique qui va jusqu'à s'épuiser à travers un regard attentif sur ce qui ne bouge pas.

Jouxtant la ténuité ce langage le plus simple (mais la simplicité n’est jamais simple) et le plus concentré montre, comme l’œuvre d’Emaz dont elle multiplie l’écho, ce qu'il en est de nous et de nos manques sans souci de chercher une consolation ou une supplique. A l’image pieuse Anik Vinay préfère l’image qui "inter-loque" et qui arrime des arpents de vérité sur le peu qu'elle est. Les lieux créés sont passionnants : rien de net, des lignes passent et repassent en boucles comme si l'attente s'étirait vers rien ou vers le temps. On est là dans une flaque de vide (mais qui fait des vagues). En ce travail graphique majeur une dénudation existentielle a lieu. Elle répond à celle d’un poète qui se débrouille toujours avec sa honte, sa peur et le peu qu’il est mais auquel il donne un bruit de clave ou de caisse claire parfois.

Anik Vinay propose le relevé indiciaire de nos "erreurs" dans une approche qui ne possède rien d’un décorum ou d’une illustration. L’image devient de la pensée en marche au sein d'une forme d'ascétisme. L'artiste poursuit au sein d'une quête insatiable, inaltérable son voyage en compagnie d’écrivains rares comme Emaz. De la vague surgissent une nouvelle fois des "pierres blanches couvertes d'algues courtes et noires". Face à tous les chemins du croire voir, l’artiste donnde un exercice nouveau au regard. Elle fait découvrir ce qu’un paysage cache et ce que nous refusons de voir.

En conséquence tout se joue dans l'entrevoir dont le langage des deux créateurs sert de balise et de repoussoir. Quand Emaz met à mort les images, l'imaginaire d’Anik Vinay ouvre non à leur extinction mais à leur re-montrance. Faisons donc confiance à l’artiste. Une confiance pour aller plus loin "dans ce qu'on ose pas trop voir" tant ça fait mal, tant on se contente de peu comme si on espérait confusément toujours une seconde chance ou une rédemption que trop facilement la poésie promet souvent. Celle d'Emaz refuse ces bandelettes pour anges, ces couches-culottes de la pensée déliquescente. L’art d’Anik Vinay aussi.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr


Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.