Peinture, jus nerveux : en odeur de sainteté.
Arcabas
par Jean-Paul Gavard-Perret
Arcabas, rétrospective, Musée des Beaux Arts de Chambéry, 20 septembre 2008 - 5 janvier 2009
Couronnement - Psaume 150
A
En France on aime beaucoup l’art qu’on ne voit pas tant il est simplement décoratif. Comme on ne la regarde pas, l’amour qu’on lui porte est immense. L’amour qu’on porte à l’œuvre de Arcabas est immense comme certaines de ses réalisations. Les petits princes de la République laïque ou religieuse aiment cette œuvre des saints auréolés d’une déférence de principe. Pour les contemporains la préférence va en effet souvent vers les vaticinateurs pompiers, les grands manitous atmosphériques et les apologistes attendris par la botanique Au bout pointe aussi dans la cas d’Arcabas l’adoration pour des clones clownesques du peintres : des angelots mélancoliques ou protestataires.
L’artiste d’origine lorraine reste le parangon de la réussite. Il est même devenu un spécialiste hexagonal des réalisations monumentales. Grâce à un ami architecte qui lui mit le pied à l’étrier son succès ne s’est jamais démenti : lycées et églises sont friands de ses œuvres. Une page ne suffirait pas à énumérer ses réalisations (toiles, vitraux, fresques). Il en va de même des ouvrages illustrés par ses soins. Arcabas a su en effet trouver un style et une scénographie apaisants. Il est le peintre de l’onguent (plus que du recueillement). A travers ses œuvres un public scolaire ou religieux dédouble ses ombres au sein d’une danse colorée, d’un appel muet vers l’espoir d’un seuil à franchir mais dont le passage est comme interdit et nous ramène à la clôture - ou si l’on veut du pareil au même.
Arcabas joue avec un vertige d’éternité auquel il répond en sachant jouer sur des effets de frêles abstractions et d’une figuration vaguement poste cubiste. Dans ses portraits existe l’attente d’un changement, un passage espéré. Dans l’œuvre les regards indiquent pour beaucoup une tentation de présence mystique mais qui résonne en creux. Il n’empêche que de telles œuvres plaisent. Elles s’inscrivent dans un univers qui acclimate le regard à un univers qui semble franchir les limites de la vision traditionnelle mais qui la restaure simplement en la dépoussiérant un peu. Surgit une feinte de pénétration du regard en un lieu qui n’est plus à l’extérieur d’une frontière mais dedans. Dès lors, le spectateur pressé peut avoir l’impression d’accomplir un pas au-delà : ce n’est qu'un pas en-deçà vers quelque chose qui n’a plus rien à voir avec un dépouillement mais qui ne représente qu’un exotisme religieux.
A l’étrangeté espérée et explosive qu’appelle l’art répond chez Arcabas ce qui dérange le moins possible. Avec une telle œuvre, l’inconscient - éternel traître ? - n’est jamais pris à revers par le corps : Lotte, Luc, Tobie et les autres constituent une bande dessinée sainte qui tombe dans le cliché. Ne reste de l’image qu’un aspect pieux. Et il y a bien loin à cette iconographie factice de la passion à celle qu’en ont donné par exemple hier Dali et aujourd’hui Mariette.
L’âcreté, l’amertume, la douleur est colorisée afin que le croyant en jouisse là où le réel butte sur une histoire archi connue et en rien renouvelée.
Lorsqu’Arcabas s’amuse en de petits formats, cela change un peu. « Un œuf est un œuf », « les pinces à linge » font tomber du décor à un espace nu. Mais cela reste des exceptions à la règle que s’est fixé le peintre de ne jamais arracher l’image à l’image. Il oblitère tout effet de re-présentation pour demeurer en une représentation. Il ne fait que dupliquer du semblable et ne provoque aucun saut ou éclat.
Arcabas ne désaxe pas notre assise, notre sécurité. Bref il nous rassure. Parce que la profondeur est en tout il n’a de cesse non pas d’offrir (comme un Sam Francis par exemple) une extension à la peinture mais à sa limitation. Il est de ceux qui cernent. Les contours sont pleins d’un brouet mystique mais ils font barrage à tout débordement. Dans l’autoportrait du peintre comme dans ses multiples figurations religieuses ne demeurent que des symboles (hâtifs plus qu’actifs) d’un murmure sans dilatation, d’une définition précise afin d’installer le croyant dans sa coquille. De la soupe cosmique ne reste que l’amorphe coloré. Jamais une telle figuration n’extrait de la pure illusion et de la simple la transgression. Le spectateur n’est jamais invité à passer la limite de son ignorance, d’accepter le saut vers ce qui échappe. Il ne fait que regarder des images pieuses. Rien n’angoisse la vision. Tournant toujours autour d’une rencontre décalée, différée, les images d’Arcabas reconduisent loin des périls d’une traversée. Le seuil reste chez lui un leurre, une feinte de jouissance. Le cri de Marie, les douleurs des Saints tiennent la pose. Leur matière suppliante reste pur spectacle, source plus d’admiration que de déchirements. Tout demeure une histoire de fantômes en équilibre au dessus du vide. Une telle œuvre ne possède ni nerfs, ni viscères, ni vaisseaux. Donc elle
est en absence de chair et des os qui nourrissent la peinture. Dans les visages angéliques peints pas l’artiste ne demeure qu’une « volonté de Verbe divin ». Il est rarement question d’instinct : celui de la survie qui impose parfois de passer par d’autres « voies » que celles indiquées par l’artiste. Ce ne sont pas toujours des dieux qu’il nous faut (surtout dans leur version pieuse illustrée par l’artiste). A force de nous vouloir leurs inconsolables, Arcabas en a oublié le flamboiement de l’être en ce monde. N’est-ce pas là le danger de son œuvre et de ses visages : par trop de sagesse et de grâce nous faire mourir idiots ?
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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