Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Arman




ARMAN : L'ART-GENT DE L'ICONOCLASTE

par Jean-Paul Gavard-Perret


Arman : L'exposition, édition bilingue français-anglais
"L'aventure des objets, Une exposition autour d'Arman", Centre Pompidou - Du 22 septembre 2010 au 10 janvier 2011


Avec César, Arman (1928-2005) reste l'un des deux artistes français à renommée véritablement internationale. On leur a bien fait payer et ils "jouissent" -si l'on peut dire - dans leur pays d'un certain mépris. Sans doute César est-il plus important qu'Arman. Pour autant ce dernier n'est pas secondaire même si on  garde de lui l'image de ses accumulations d'objets sous laquelle sa production croulerait (le conditionnel est important) : de cafetières, pinceaux, tubes de peinture, violons en morceaux, etc., que sais-je encore.
De son vivant l'artiste ressentait une certaine amertume vis-à-vis du Centre Pompidou. Le musée ne l'a jamais exposé. En témoigne cette réflexion faite par l'artiste dans son livre "Mémoires accumulés" : "L'ex-présidente des Amis du Centre Georges-Pompidou, a proposé mon nom pour une rétrospective. Un des jeunes conservateurs du centre a répondu : 'On n'est pas là pour aider Arman, il se débrouille très bien tout seul.' C'est monstrueux. La rétrospective serait une charité réservée aux artistes nécessiteux !". L'offense faite à l'artiste est aujourd'hui réparée. Même si toute ambiguïté n'est pas levée comme en témoignent titre et sous titre de l'exposition : "L'aventure des objets, Une exposition autour d'Arman". Le mot "objets" précède celui de l'artiste comme s'il n'était pas le sujet de sa rétrospective. Et le mot "autour" assène un dernier coup de semonce.
Arman reste avant tout un héritier de la société de consommation qu'il n'a eu cesse de pourfendre à travers sa maltraitance apportée aux objets qui nous entourent. On lui a souvent reproché la répétition de son geste iconoclaste puisqu'il n'a eu cesse de le reprendre en le déclinant sous divers éléments. L'artiste lui-même n'a jamais nié le caractère commercial et décoratif (il parlait de "Divertimento") de sa production.
Pourtant sous l'effet de cette répétition surgissent divers types de variations. Elles sont nées chez lui principalement sous deux influences. D'une part celle de Kurt Schwitters dont la création est fondée sur le détournement les déchets de la production industrielle et de Duchamp. D'autre part celle de sa grand-mère: l'accumulation des boîtes qu'elle conservait fascinait le gamin.
L'artiste a produit à partir du début des années soixante des formes et des structures à partir d'objets. Contrairement à l'autre grand "classique" César, Arman veut que le travail aille vite. Aux lourdeurs de l'acier il préfère l'accumulation d'escarpins, de talons aiguilles ou autres stylettos. Il détruit aussi des instruments de musique (cf. le fameux piano de "Chopin's Waterloo") ou coupe en tranches un violoncelle. Il invente aussi des gestes actionnistes : pour la PIAC en 1976 il accumule de vieux postes de T.V. qu'il allume avant de les détruire devant les visiteurs. Peu à peu cependant ses oeuvres deviennent plus muséables et représentent un filon initial. Ses "strates de civilisations" - comme il les nomme - sont par exemple fossilisées dans la résine et encadrées dans du plexiglas. Il les fige encore dans du béton ou crée en bronze des meubles « carbonisés ».
Toute l'oeuvre navigue entre une critique du monde de la consommation liée à un désenchantement, une désillusion voire au cynisme. Ces sentiments le poussent à récupérer la mise par ce qu'il contribue à dénoncer autant que la vénalité dont l’affublent ses pourfendeurs. L'artiste ne s'en est jamais caché. D'autant qu'il avait de gros besoins d'argent pour le dépenser. Un atelier à Vence, un autre à New York imposaient l'entretien d'un grand nombre d'assistants. De même que sa passion dévorante et coûteuse pour la collection et une vie sentimentale complexe. Tout cela contribuait à transformer l’artiste en un entrepreneur soucieux de bénéfices. Mais il serait trop rapide de limiter l'oeuvre à une production "alimentaire". C'est bien plus compliqué.
Il s'en est d'ailleurs défendu comme dans un article qu'il publie dans Le Monde en 1996: « Si je dis qu'il m'est nécessaire de vendre cinquante pièces par an - sculptures, peintures, multiples et oeuvres graphiques -, ce n'est pas pour mettre de l'argent en banque, mais pour faire fonctionner un outil de travail onéreux : fonderie, matériel, locations, transports... et rémunérer les quelques personnes qui m'aident ». La question de l'argent ne doit donc pas occulter l'intérêt de l'oeuvre, sa force, sa puissance.
L'artiste recherche toujours un effet esthétique à ces "iconoclasties". Son travail ne répond pas à un simple automatisme de duplication d'un même geste créateur. Arman donne aux choses du réel une liberté et son ambition ne se limite donc pas à une seule contestation des choses. La "choséïté" de son oeuvre restitue au regard une nouvelle appréhension du quotidien dans des assemblages d’où naît une sorte de vision onirique. Et si l'artiste a connu un tel succès c'est aussi parce qu'il a toujours su dépasser son époque qu'il éprouve comme une « fin de monde ».
Ses chorégraphies colorées d'objets en dérivation échappent à une vision délétère du monde. Arman préfère au sombre et au cataclysmique (même s’il joue parfois avec) une légèreté moqueuse, pleine d’alacrité et de malentendus à la vie dure. Son (apparent) désordre formel prend de revers les formalismes et s’inscrit dans une subversion et une forme d'arrogance que la gloire de l'artiste a quelque peu mis à mal. Il n'empêche. L’artiste appartient au cercle rare des créateurs capables de générer un langage spécifique.
Certes Arman n'est pas Miro. Il ignore la hantise de la destruction qui au moment du succès « commercial » saisissait le Catalan. Il ne s’est sans doute pas libéré de ses propres rets, de son savoir-faire. Il les a même cultivés. Mais il n'empêche : son travail reste le fondement d'une (r)évolution du langage plastique. Et après tout il n'est pas le premier artiste "commercial" à avoir inventer un langage. Et ce qu'on a considéré comme des "toussotements de l’auto-citation a fait bien des émules. Arman comme César restent en effet les artistes français les plus copiés de par le monde. Preuve qu'ils avaient quelque chose d'intéressant à dire. A dire et surtout à montrer.
Jean-Paul Gavard-Perret .

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.