Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

John Armleder



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Lignes, Formes, Couleurs
par Alain Jaubert

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Contrats du monde de l'art
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FAIRE BOUGER LES LIGNES : JOHN ARMLEDER ET LA DECONTEXTUALISATION

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Internationalement reconnu, le travail de John Armleder demeure avant tout la tentative et sous divers medium parfois « mixés »   de transformer le statut de l’œuvre d’art tant au niveau de sa perception que de sa réception et dans la complexité des relations qu’elle entretient avec différents milieux et des interactions qu’elle provoque. Le travail est aussi complexe que  protéiforme. Il se compose d’Installations, de publications, de peintures et sculptures, d’affiches, dessins, photographies, ce style rassemble des médiums variés et peut alors faire penser au principe des miscellanées (recueils d’ouvrages de science, de littérature, qui n'ont pas toujours de liens directs entre eux). En 1969 avec d’autres artistes proches Fluxus ( Patrick Lucchini et Claude Rychner)  John Armleder fonde le groupe « Ecart »  dont le mot d’ordre est  la maîtrise toutes les phases de la production artistique : de la création à la présentation et à la diffusion des œuvres. Ses performances de l’époque sont animées d’un esprit néo-dadaïste, distancié et ludique. Elles influenceront sa pratique qui joue de l’intégration et de la perturbation des lieux. Elles sont aussi le premier pas de la décontextualisation chère à l’artiste.

Un nouveau stade vers ce but est franchi avec les collages aux abstractions géométriques. Elles deviennent le signe de ses premières peintures qu’on a pris à tort pour du pur formalisme. Assimilé à la tendance « néo-géo » il élabore depuis me début des années 80 un langage plastique particulier où se mêle l’abstraction au réemploi de meubles. Il réalise ainsi des oeuvres entre sculpture et peinture qu’il nomme les « furniture-sculpture » dans lesquelles les citations ironiques sont nombreuses. La jubilation est en effet la marque de « fabrique » d’une œuvre qui joue aussi sur la feinte du détachement et de l’indifférence apparentes offrent des pistes à l’appréhension de ce travail mais aussi une grande jubilation. L’intelligence, la subtilité et la maîtrise des conditions qu’il a lui-même énoncées permettent tous les rebondissements possibles à l’artiste.

En 1984 le Mamco à ouvert ses  3.500 mètres carrés à Armleder. Plus qu’une rétrospective classique ce dispositif de type « millefeuilletonnesque »  intitulé « Amor vacui, horror vacui » ouvrait à une révélation d’une œuvre dont on pouvait suivre là  les tâtonnements, les trouvailles et les jeux de contradiction. Elle illustrait combien et comment l’artiste ne cesse de travailler le rapport des oeuvres entre elles par les jeux de mise en espace et de déstabilisation qu’ils établissent. Le créateur met en contexte aussi bien qu’il “décontextualise” en ses "écarts". Ceux-ci entraînent d'une activité à l'autre, d'une pratique à l'autre et permettent de reconsidérer le sens et le mot même d'"art".

La décontextualisation est poussé très loin dans l'oeuvre. En témoigne, comme forme de métaphore, l'utilisation de la guitare. Armleder, amateur de musique, est intéressé par les formes de l'instrument mais il en désincarne la fonction. D'où son coup par la guitare électrique puisque celle-ci n'est plus qu'un "fantôme" de la guitare acoustique : sa forme en effet ne répond plus à des nécessités acoustiques mais a pris un statut d'icône à la fois dans la culture pop évidemment mais dans le Pop Art version Armleder. L'objet est donc propice à une pluralité de lecture et de digression. Au Mamco il y en avait par exemple une avec une cible peinte dessus et à côté une peinture comportait des bandes, sortes de détail ou anamorphose de cette cible ('"Zakk Wylde"). Dessinée pour un musicien de rock Zakk Wylde (d'où le titre de cette oeuvre de 2004),  pour les autres en sortant de son contexte et de sa fonction cet instrument n'est qu'une sorte d'abeille.

Pour Armleder  ces faisceaux de lecture sont intéressants. Ainsi à la propagation des sons dans l'espace l'artiste suisse offre un contrepoint : les signes ou formes géométriques primaires se disséminent d'une oeuvre à l'autre et entre elles dans des sortes de "chambres" d'écho et au sein d'un métissage culturel qui allie l'art le plus raffiné à ce qui tient selon l'artiste d'un capharnaüm programmé ou d'un "supermarché. Les suites de déplacement, les pièces rapportées créent un délice, une joie dans une optique très précise : " Il est préférable d’aller contre ce qui semble certain, cela est plus excitant et donne des perspectives que nous-mêmes ne connaissons pas" ,dit l'artiste qui ajoute "Ma démarche n’a rien d’exemplaire, son agencement est le fait d’un moment donné.  Mais chaque fois elle inscrit une volonté de faire bouger les lignes.

"Oscillations ancillations Moiteur mate mise à nu
Entre les lames l'abîme
Dans les veines
L'image tracée
Du jeûne
par l'imaginaire
tapi dans le lit cage dame oiseau
ou le samovar ailé en manteau d'hirondelle aux senteurs de Ceylan"

Cérébralité et sensualité se marquent chez Armleder  par une poésie précieuse et drôle toujours  proche d'une forme d'abstraction de la quintessence. L'artiste choisit une stratégie ou une sorte de protocole qu'on pourrait qualifier de lexicographique afin paradoxalement de faire descendre la cérébralité du côté du corps à travers un morcellement, un amoncellement et surtout un puzzle d'images qui sont autant  de sensations-réfexions ironisées. Cette approche n'est pas sans rappeler, en littérature,  un procédé cher à Roussel. Pour lui l'écart entre les mots et leur définition se trouve comblé par ce qui remplace cette dernière en son sens habituel. Et de la même façon chez Armleder et par exemple il n'est donc plus utile que la guitare aille au ventre/. Elle tend le vent par des ondes chaloupées qui ne sont plus sonores mais visuelles.

L'oeuvre dans son ensemble peut donc faire penser à  un bloc mais qui dé-bloque en ses termes épars, disjoints. A travers la distance qu'ils prennent pour évoquer la réalité ils créent un quadrillage dégingandé, un ensemble de diverses possibilités. On peut parler de disjonctions incluses. Elles deviennent une sélection d'éléments significatifs : visions fugitives, approche du trivial et du sublime, du factuel et de l'immémorial. Chaque inclusion annonce une occlusion sur la variable de moins en moins variée du temps. C'est pourquoi un telle oeuvre reste par essence de révolte. Une révolte qui  échappe à la cérébralité par l'ironie qui sans cesse la travaille du dedans.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.