Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle d’Assignies

Isabelle d’Assignies

Née en 1958. Vit et travaille à Saint-Anthème (Puy-de-Dôme) et à Bellegarde en Forez (Loire)

Isabelle d’Assignies : le site


exposition Mirondella

Mirondella,  
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ISABELLE D’ASSIGNIES : TRACES, MATIERES, TEMPS

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Au sein de l’œuvre d’Isabelle d’Assignies tout reste dans le suspens. Celui des matières, comme celui des couleurs ou du temps. Se rejoint une forme de diaphanéité ou de blancheur auquel le mot « blank » de l’anglais convient bien. Plus qu’une couleur ce terme indique une fragilité de la matière qui lui donne sa couleur en dissipation.
L’atelier de l’artiste témoigne de l’œuvre elle même. Ceux qui l’ont visité en savent : «  y patientent romarins ligotés, poireaux, tige montée en graine et tignasses emmêlées des racines. De larges feuilles recroquevillées dans un enrobage de cire pendent du plafond. D’imposantes ossatures de racines dessinent sur le mur blanc des calligraphies insolites. Sur le rebord de la fenêtre sèche l’angélique ». Tout cela attend que le désir de l’artiste s’y accroche le moment venu. Plus que des vestiges du passé il s’agit de « pierres d’attente »  pour un futur plus ou moins immédiat.
L’univers de l’artiste est devenu au fil du temps un univers végétal. Toutefois il ne s’agit pas d’un végétation à la Geenaway. Chez elle au grouillant, au flasque fait place la sécheresse, le ligament, l’ossature conservés en son magasin de curiosités. A la luxuriance verdoyante du paysage extérieur tout en collines  fait place à l’intérieur ces éléments secs qui participent à la création.  Passant du dehors au dedans la nature se transforme en éléments de recueillement. Tirés du rythme des saisons les plantes deviennent bien plus que de prétexte à la sculpture. Elles en constituent la matière et les formes et expriment la ténuité de l’être et de l’art en leur perpétuel échange (l’un sans l’autre sont si peu de chose...)
Le retrait de l’artiste dans les Monts du Lyonnais est un choix pas toujours facile à assumer. D’autant qu’Isabelle d’Assignies a connu très jeune un succès prometteur. Ses sculptures figuratives en terre cuite se vendaient bien. Et elles n’avaient rien d’anecdotiques ou de décoratives. Mais un expérience sensorielle a fait dériver l’artiste d’une route apparemment tracée. Elle découvre un jour ses sculptures frappées par le gel et réduites à l’état d’éléments éclatés. L’artiste comprend soudain que derrière (ou avant) la forme il y a la matière. A partir de ce constat tout change. L’artiste étrangle ses statues, les éventre.
Le plâtre devient d’abord sa matière de résurrection. Elle le mêle aux éléments épars de ses anciennes sculptures figuratives retirées du fond du jardin qui servit à leur inhumation. Mais ce plâtre, matière primitive s’il en est, est travaillé comme un matériau précieux. Toutefois Isabelle d’Assignies le remplace par l’utilisation exclusive du végétal. Mais pas dans n’importe quelle configuration : lorsqu’il arrive au bout de son cycle des saisons. Aux primesautiers bourgeons printaniers l’artiste préfère la sécheresse automnale. A proximité de la mort saisonnière le végétal prend soudain une étrange beauté mature. A la mollesse répond une rigidité. Elle n’a pourtant rien de cadavérique. Une fantaisie des formes l’anime. « Du modeste et du prosaïque, du poireau cacochyme, d’un maïs oublié » l’artiste fait son miel. Elle intervient  sur ce réel pour l’épurer encore, lui donner son essence minimaliste loin de tout prétexte symbolique ou métaphorique.
De la nature en agonie l’artiste tire donc bien plus qu’un chant du cygne. Quoique refusant un simple embaumement ou une momification - et ce même si l’artiste traite par exemple dans un bain de cire d’abeilles une mince tige – l’artiste veut offrir de l’éternité à l’éphémère le plus ténu. D’où la sophistication de l’art là où on l’attendait le moins. L’objectif est capital. Il s’agit de conserver à l’objet son désir sans le réduire à une apparence, à une image.
Le propos est d’offrir l’intact d’une sensation visuelle quasi primitive. L’artifice de « conservation » (cire colorée, légers rehauts de couleurs obtenus à partir d’éléments végétaux,  peinture blanche) n’est là que pour exhausser l’objet et sa lumière. En sa stratégie, étrangement, l’artiste travaille la nuit (pleine lune ou non) à l’instinct. Mais c’est au jour qu’elle trie le bon grain de l’ivraie en une sorte de retour à la raison.
Partant de la simple cueillette Isabelle d’Assignies crée une transmutation et transsubstantiation. Proche de l’Arte Povera mais aussi de Supports Surfaces  l’artiste les dépasse comme elle déplace ce qu ‘on pourrait appeler un art écologique. On l’a situera plus légitimement vers les peintres du dépouillement, de l’ellipse et de la simplicité. Ajoutons que si son oeucre s’inscrit totalement dans les problématiques de l’art contemporain elle n’en épouse pas pour autant les modes. La fascination  de l’œuvre ne tient pas tant à la pétrification qu’au cheminement d’une ténuité blanche. Surgit un présent sans présent puisqu’il est préservé du pourrissement. Plus que de natures mortes il faut parler à propos de ses œuvres et comme on l’a écrit de  «vies tranquilles», en suspens.
Les œuvres d’Isabelle d’Assignies sont aussi imposantes que fragiles. Elles touchent à une synthèse par exemple dans ses alignement de rangées de feuilles suspendues à des ficelles. Il y a là autant un réalisme que son inverse. Il s’agit surtout d’une sur-vivance. L’objet est extrait de son statut provisoire même s’il semble le plus précaire que l’on puisse imaginer. Il vit soudain d’une autre vie loin d’une simple effusion panthéiste.
De telles célébrations «texturologiques» avec la présence  de plus en plus prégnante d’un pigment blanc qui recouvre les éléments de  manière uniforme contribue à lier l’épars, le disjoint au sein d’une unité confondante.  C’est la manière de s’extraire autant du temporel que de l’anecdote afin de rejoindre un monde d’universaux. L’intervention dans les œuvres récentes d’éléments forts de poutraison ou d’étaie ne change rien. Soumis au pouvoir déréalisant de la monochromie l’objet devient acteur de sa transmutation et de sa présence. L’éphémère n’en finit pas de rejoindre une transcendance quasi mystique. L’effacement est donc au service d’une autre vérité grâce aux moyens plastiques réinventés par l’artiste. Ce qui est préservé nous dit de vivre une autre vie. Nous montre aussi un dévoilement vers l’indévoilable dans des lieux d’impénétrables proximités.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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