Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Miquel Barceló

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BARCELO ET LES ECORCES DU MONDE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Chez Miquel Barcelo l'engouement pour la matière et les effets de sa transformation, le questionnement de la peinture et du pictural, de la représentation et d’une iconographie liée à son environnement immédiat sont centraux. Peintures, dessins, estampes, poésie visuelle, installations ou illustrations de livres témoignent de l’immense intérêt de l’artiste pour la diversité des langages plastiques. Bestiaire, vanités, poésie expérimentale,  portraits et autoportraits, éléments du paysage sont autant de prétexte à l’art conceptuel, à la poésie visuelle, à la figuration expressionniste ou encore à l’abstraction de la matière.

Barcelo  trouve  peu à peu  la plénitude de l’image ouverte, béante souvent blessée, mouvante et lacunaire, assoiffée d’espace, plissée d’inconnu.  Elle soulève l’écorce des apparences par les couches de couleurs et leurs nuées. Sous diverses procédures sa peinture dévoile une charge d’inconnu et s’expose à l’arrachement pour affirmer des formes tirées par le souffle et le geste jusqu’à atteindre par effet de profondeur une puissance rare. L’artiste faire éclater le masque de la nature à travers les formes. Sous leur pression la fixité se délabre et laisse surgir l’opacité d’un règne énigmatique.

D’œuvre en œuvre, le dedans se fraye une issue à travers les fissures d’un « mur », les concrétions de sa matière. La plénitude de l’image ouvre un désert de l’être. Le dehors s’incruste dans la chair et rebondit sur la peau de divers supports. Ils sont autant d'épreuves d'où giclent de longues vibrations de lumière. Le dedans laisse monter la trace et l’ajour d’une existence prisonnière et l’éclat diffracté de son immense évasion.  Approche et attente l'œuvre n'est pas là  afin de satisfaire le regard par une représentation totalement accomplie, arrêtée mais pour permettre le gonflement d’un souffle, d’un geste.

La montée d’une violence, l'amorce d’un désir demeurent ouvertes. L’artiste espagnol  nous projette dans le monde muet de l’injonction. La trace devient énergie sourdement incorporée par la puissance du geste. Les effets d’une érosion  se confondent avec les profondeurs du rouge et du noir. Un monde de la présence en gestation crée une hypnose. Le regard  s’appuie sur l’éclat des couleurs étouffées dans l’empreinte du balbutiement d’une ombre révélée par la lumière à la recherche d’un corps. D’un corps ou de l’éternité.

Barcelo ramasse une poignée d’écorces pour en faire surgir des profondeurs étincelantes.  Il élève haut l’image. Elle appelle à l’infini des couleurs de la mémoire pour qu’un seuil soit franchi et que le visible soit porté plus loin. Les miroirs de la lumière à travers l’épaisseur de la matière  fondent des grandes étendues d’asiles. Mais se dévoilent aussi un manque constant, un gouffre de présence. Les formes s’y accordent en un accouchement où se mêlent le ciel et le sang. A mi-chemin d’un cérémonial d'abandon et d'ouverture, d'accomplissement et de prélude, l'intensité produite ne peut plus se situer dans une continuité représentative. Barcelo provoque une autre forme de pénétration Ne cessant d'aller du concret à sa métamorphose, l’artiste nous déracine. Il donne des indices, des empreintes par lesquelles ce que nous croyons regarder nous fait errer. La proximité des formes propose une confrontation avec notre propre trouble face à l'art, face au monde.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.