BIENNALE DE VENISE :
D’une déception française à la question majeure : de quel corps s'agit-il?

L'art de Venise
(ouvrage collectif)

Comment un site aussi singulier et insolite que la lagune de Venise a-t-il pris forme, a-t-il affirmé sa personnalité, recueillant et remodelant les suggestions et les héritages des anciens, composant ainsi " la civilisation artistique vénitienne " ? Cet ouvrage offre les réponses des meilleurs spécialistes italiens, sous la houlette de Giandomenico Romanelli, directeur des musées de ville. Quinze siècles de l'art d'une cité au patrimoine exceptionnel défilent à travers un somptueux reportage photographique : de la Venise d'avant Venise à l'Age d'Or, de la République maritime (XIVe-XVIe siècles) ainsi qu'aux époques baroque et rococo, les reproductions de chefs-d'œuvre des grands maîtres vénitiens alternent avec les images de ses monuments les plus représentatifs : pont du Rialto, Dogana da Mar, Palais des Doges... Un hommage remarquable rendu à la Sérénissime qui enchantera ses nombreux amoureux.

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La Mariee était en Rouge
de J-P Gavard-Perret

gavart-perret : la mariée était en rouge

Si toutes les veuves ne sont pas joyeuses, elles ne sont pas forcément tristes pour autant. Parmi elles, une s’était mariée en rouge : elle déplace les états d’âmes par le miracle de son écriture. Le pourpre lui va donc comme un gant. Pas n’importe quel pourpre : celui du sang. Quand elle écrit il faut lui répondre d’une même encre, attendre que cela passe et voir ce qui en coule. C’est en le découvrant que l’on reprend conscience. On ne retire plus le corps de l’écriture : on l’accepte même si le sexe en reste l’énigme suprême. Cela dessine un bord d’ombre, un duvet si fin qu’il tombe en fragments. Mais demeurent l’interstice, le passage. Ils ouvrent à une étrange intimité. On s’y laisse emporter.

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BIENNALE DE VENISE 2009:
D’une déception française à la question majeure : de quel corps s'agit-il?
par Jean-Paul Gavard-Perret

Il fut un temps où un des Evangélistes pouvait écrire «Soyez donc aussi parfaits que l’est votre Père céleste » (Mathieu, 5, 43). Toutefois la perfection ne semblait pas de notre monde. Et l’art religieux avait fonction de nous en rapprocher. Mais ce n’était  là qu’un vœu pieux. Les temps ont changé. L’art (au moins depuis Nietzsche) n’est plus au seul service de Dieu ni même de cet absolu qu’on appelait beauté. Quant  à la science , à la lumière des nouvelles technologies, elle propose ce que la philosophe américaine Donna Haraway nomme « de nouveaux modèles de la volonté de savoir ». La technologie, produit humain par excellence, a toujours cherché à multiplier les facultés de l’être. Et désormais les connaissances les plus avancées font que deux chemins naguère parallèles (le technologique et le biologique) sont entrain de se superposer voire de s’imbriquer. Si les machines pré-cybernétiques n’avaient qu’une liberté peu conséquente, les nouveaux robots deviennent de plus en plus autonomes. La frontière entre naturel et artificiel se réduit comme s’est déjà réduit la frontière entre le réel et le virtuel. Bref la science dépasse la science fiction. Les machines deviennent vivantes au moment où nous devenons de plus en plus inertes.

Identifier l’humain et son essence à travers son corps et son esprit peut donc devenir de plus en plus ce que Ivo Serafino Fenu nomme « une optique transcendantale limitée et limitative ». L’art d’un côté (et la biennale de Venise le montre amplement ) et nouvelles machines scientifiques de l’autre arrivent à brouiller les pistes jusqu’à mettre à mal la fameuse dichotomie entre corps et âme. Elle ne serait plus qu’une vision spirituelle décadente eu égard non seulement à la complexité de la nature humaine mais à celle de la cybernétique... La science passe de l’humain trop humain et sans solution de continuité au plus humain de l’humain. C’est le corps de Blade Runner, manipulé et altéré qui croît et se multiplie selon des processus et des scopies inquiétantes.

Un des derniers exemples se nomme « Repliee R-1 ». Il s’agit d’un androïde de nouvelle génération fabriqué par les chercheurs du département de robotique de l’Université d’Osaka. Cette créature ressemble à une fillette de cinq ans et a  été présentée il y a quelques mois à la Ceatec (foire technologique de Tokyo). « Baby R-1 » est l’ultime (provisoirement) version des robots sur lesquels les ingénieurs japonais travaillent depuis 2003. Ce robot n’a plus rien de visuellement monstrueux. Il est devenu une jeune japonaise recouverte d’une peau souple en silicone. Ses mouvements sont lisses et légers. Selon ses inventeurs son but est de venir en aide aux vieillards et aux handicapés qui ont du mal à se déplacer. On peut toutefois se demander si une fois produit à une large échelle cette enfant ne représentera pas un pas vers une cyber-pédophilie… Mais on le concèdera aisément ce dernier point reste pour l’heure anecdotique et accessoire. Néanmoins une telle « apparition »  devient une étape capitale : pour la première fois un être cybernétique possède une peau.

Qu’en se souvienne à ce propos de la phrase de Valéry : « le plus profond en l’homme c’est sa peau ». Par cette affirmation il remettait déjà en cause 2000 ans de vision chrétienne et duale. Cette vision a été renforcée de manière aussi paradoxale que concomitante par la philosophe italienne Eugénie Lemoine-Luccioni. Elle enfonce le clou en précisant que « la peau engage l’homme dans son entier. La vie est seulement une affaire de peau ». Si elle concède que « c’est là une erreur dans les relations humaines parce qu’un être n’est jamais la peau qu’il a », elle ajoute toutefois : «  c’est ainsi. J’ai une peau d’ange mais je suis une hyène, j’ai une peau de crocodile mais je suis une coccinelle , j’ai une peau blanche mais je suis noir, j’ai une peau d’homme mais je suis une femme. Nous n’avons jamais la peau de qui nous sommes mais cette peau fait qui nous sommes ». La science contemporaine pousse ainsi plus loin l’idée d’une humanité confondante...

Arrivé à ce point il est bon que face à elle l’art garde une longueur d’avance dans un immense effort de déconstruction. En effet la science-fiction dans ses tentatives de constructions n’a rien empêché. Au contraire. Elle semble souvent la parente pauvre d’une technologie qui l’a écrasée. Au moment où la science se rapproche d’une sorte de perfection (de modèle athénien) il est temps d’engranger du laid, du non ressemblant. Et c’est à ce titre que tous les types d’art dits déceptifs ont quelque chose d’intéressant à dire et à montrer. C’est pourquoi d’ailleurs depuis un certain temps l’art contemporain joue le corps en tant que lieu privilégié des conflits de l’époque. Il est représenté le plus souvent A Venise de manière difforme non seulement parce qu’il est usé, abusé, offensé, souillé. Il l’est surtout parce comme l’écrivait déjà Foucault à propos de l’art de Bacon, c’est « le charnier des signes ». La dernière biennale illustre parfaitement cet état du corps venu en réaction contre la poupée japonaise. Tous les pavillons  le prouvent avec conséquence et superbe sauf le français très souffreteux sous ses aspects prétentieux, faussement engagés et vaguement actionniste d’une esthétique néo-punk clinquant-glauque. Claude Lévêque (patron du pavillon) la chérit mais semble n’avoir rien compris en osant jamais remontrer à la source américaine de la « pensée artistique » dont il se réclame.  

A l’inverse dans divers pavillons, Elye Krystufek par ses portraits, Steve Mac Queen dans « Hunger » (film capital s’il en est), Bruce Naumann avec ses différents pièges ou un Dado (qui illustre le pavillon du Montenegro où il est né)  à travers ses mobiliers urbains anthropomorphiques l’ illustrent parfaitement. Il ne s’agit plus de parier sur les illusions d’harmonie qui joueraient entre le corps et l’esprit comme entre le corps et le monde. L’enchantement médiéval ne domine plus. On en est loin.  Claude Léveque le grand maître pour la France aurait pourtant eu la capacité  de mettre en évidence les images « freak cassées » du corps  et de passer de la caresse au coup afin de porter d’autres impacts au corps sur lui-même et sur le monde que ce qu’il a proposé à Venise. A la Biennale de Lyon en 2003 avait exposé « Valstrar Barbie » : le nom d’une bière adulée par les punk lié au nom de la célèbre poupée auquel venaient se joindre un escarpin géant de couleur rose et la diffusion d’une valse viennoise sirupeuse était une manière par delà l’évocation du bourreau nazi Barbie de mettre à mal une vision vénérée du corps  par un outre faire que, un des premiers, Artaud avait toujours appelé de ses vœux.   Face au goût du sacrifice du corps, le poète ajoutait de manière provocatrice « moi aussi j’ai un vieux sadisme à satisfaire ». Mais il fallait décoder : son but était de montrer sous la pureté le vice (sans le vouloir on revient donc au potentielle pédophilique la la Barbie japonaise…). La biennale de Venise dans son ensemble répond ainsi à ce que Artaud demandait : « C’est en grattant le corps qu’on fait naître la conscience ». 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.