STEPHANIE BILLARANT : « LA PEAU DES IMPALPABLES » OU LE FRANCHISSEMENT DES SEUILS
par Jean-Paul Gavard-Perretcourtoisie : Stéphanie Billarant
Superbe découverte que les harmonies non imitatives qui surgissent des photographies « expérimentales » de Stéphanie Billarant. Explorant un territoire qui dégage du réalisme pour glisser imparablement dans une fantasmagorie particulière l’artiste propose comme elle l’écrit « un voyage de l’extérieur vers l’intérieur, le passage de la frontière de la lumière pour pénétrer au cœur de la matière et traverser la peau des impalpables ». C’est bien là que tout devient intéressant En effet franchir la frontière, changer de corps, de lieu, de temps de matière, voici ce qui touche à notre plaisir, à notre jouissance et, en conséquence, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées par cette traversée.
Ce franchissement est rare. Souvent un artiste pense franchir et faire passer un seuil mais l’au-delà de la frontière il ne ramène que du pareil, du « même ». Ne demeure qu’un vestige au lieu de vertiges puisqu’au sein du passage espéré la différence recherchée s’est évanouie. Stéphanie Billarant réussit à l’inverse sa quête du changement. Une délivrance » dégage de notre aveuglement et de notre égarement dans ce qui est pris pour le réel.
La ligne de passage inscrit chez la photographe une coupure : le voyageur ne peut plus emmener avec lui ses propres bagages, sa propre interprétation, son propre inconscient. Tout mute. Il n ‘existe que de rarissimes arpents de réalité sur lesquels on ne peut même plus s’appuyer. Une étrangeté explosive défie l’affalement dans l’orthodoxe. Non seulement le « décor » tourne mais il ouvre à un autre espace voire un autre sens.
La jouissance ne tient pas à un retour des « choses » mais à leur retournement. Si bien, qu’à l’âcreté et à l’amertume qui désagrègent la jouissance fait place un franchissement que l’on croyait impossible. Soudain on ne se retrouve plus du même côté de la frontière. Soumis à une étrange torsion le regard butte mais ensuite s’approprie des « paysages » inconnus à la lumière à la fois caverneuse et rutilante. Stépanie Billarant permet de rompre avec les perceptions acquises par l’habitude. Elle ne duplique jamais du semblable dans ce qui tiendrait à une sorte de complaisance. En lieu et place des habituels rituels de certitude un saut a lieu loin de ce qui est pris généralement en photographie pour des invariances. Un « pas au delà » (Blanchot) est entamé. Dans les différentes séries de la photographe il vient à bout des clivages de l’intériorité et de l’extériorité.
Passer une telle barrière n’est pas plonger du raisonnable à la folie, mais de changer la folie du croire voir à un voir même si l’artiste dans sa stratégie ne propose qu’un entrevoir. Toujours est-il qu’elle met à mal les sécurités inutiles à l’accès vers l’altérité qui seule est capable d’offrir une confrontation nourricière pour l’advenir à soi comme à celui du monde. Franchir ce seuil permet à la photographie de réellement exister par elle-même, pour ce qu’elle est et ce qu’elle peut produire de matière et d’impression lumière.
L’œuvre nous plonge aussi dans le silence, l’abandon, le lâcher prises. Elle oblige à assumer une traversée incertaine dont l’avenir comme l’origine est une interrogation mais dont seul le franchissement permet la possibilité. Cependant faire ce que propose Stéphanie Billarant – à savoir passer outre, outrepasser – peut demeure au-dessus des forces de ceux qui cherchent toujours dans l’image une représentation. La difficulté demeure donc aussi entière que passionnante. Il faut s’extraire de la pure illusion tant du réel que de la psyché. L’œuvre a donc valeur de transgression et d’errance. De magnifique et mystérieuse errance. Elle oblige au sois qui tu deviens comme au sois qui tu es en acceptant la perte de repères afin de regarder du côté de l’autre ou en dedans. D’en accepter le risque pour passer la limite de notre ignorance.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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