Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Agnès Bockel

Agnès Bockel

Agnès Bockel : la page Mirondella - le site


Cent énigmes de la peinture
de Gérard-Julien Salvy

Depuis des siècles, le langage de la peinture est riche en énigmes ou équivoques mystères du modèle ou de la main à laquelle on doit l'oeuvre, incertitude quant à l'identité du sujet, incohérence de sa représentation, contradiction troublante entre le titre du tableau et ce qui est montré, jeux illusionnistes liés aux vertiges du regard et au contenu crypté. Ce livre dévoile cent de ces secrets. Au terme de sa lecture, vous ne regarderez plus les tableaux comme avant!

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AGNES BOCKEL : ACCORDS PERDUS, A CŒUR OUVERT

par Jean-Paul Gavard-Perret

La peinture d’Agnès Bockel parce que ce n’est pas un lieu devient une étendue sans prise bordée de ses moraines rocheuses, fragmentée d'êtres infréquentables dans leurs canyons, leurs griffures, leurs silhouettes en disparition mais ouvertes et cul parfois par dessus tête. Rien donc dans le non-lieu du tableau. Juste une figuration sommaire plaquée et grattée, ambrée d’aurore ou de crépuscule, vibrant d'immobilité  sous le feu du ciel héritée d’une savane africaine que l’artiste a dû connaître.

Les silhouettes semblent sous la menace de la perte. Elles semblent parfois s’épuiser dans l’aride et parfois l’ankylose mais leur visage sans visage paraît céder sans cesse aux moires des mirages. Elles ne sont plus pourtant que le rebord de l’être, sa dernière avancée exsangue. Elles ramènent au plus nu, au plus creux, au ras de soi. Les pigments de sel dont elles semblent façonner sont un reste d’érosion, un dépôt. De la sorte Agnès Bockel offre l’assiette de qui nous sommes, nous les abîmés, les (cf. ci-dessus et justement) culs par dessus têtes une fois accompli (ou presque) le parcours aussi initiatique qu’absurde d’une vie de misère.

Ici et contrairement à la peinture baroque, aucun chérubin au glaive flamboyant ne peut empêcher le vide dans l'enclos des toiles. Et il y a du Twombly dans la manière dont l’artiste crée l’émotion. Dans une contrainte de biffures les toiles deviennent le monde entier. Nous-mêmes quoique hors d’un tel monde nous nous sentons dedans. Un dehors jusque là occulté se déclare. Un temps de disette mentale, affective  s’impose. Mais une brèche est ouverte. Elle rend l’univers muet par bouffées dans une zone soustraite aux rites de la vitesse pour ceux de l'attente.

En ce qui est si nu émerge une abstraction et un lever. Tout vacille dangereusement, bascule mais demeure cependant en équilibre. L’espace appartient plutôt à son retranchement qu'à son effacement. Le vide se perd en nous et hors de nous. Il nous force, nous délite. Nous y sommes, nous y avons toujours été. Il nous accompagne encore plus de son insistance, de son silence.

Le monde d’Agnès Bockel devient le seuil du rien et du visible tendu à l’extrême. Au sensible est donné une paradoxale plénitude au sein de formes primitives. Ce qui fascine c’est l’horizon, le creux, l’ultime tissu du monde, l’inverse de sa ténèbre, l’extase troublante d’un silence que l’artiste met en tension.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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