INJONCTIONS ET ETHERS DE FRANçOISE BOLLORÉ
par Jean-Paul Gavard-Perret
Loin de tout le « maintenant » de la mode, Françoise Bolloré cherche à capter l’insaisissable. Elle ne se veut pas créatrice de style mais de langage. Dans l’épanchement d’une abstraction lumineuse l’artiste autodidacte revitalise ce que certains croient mort, à savoir la peinture.
Françoise Bolloré travaille la matière en ce qu’elle possède de plus dense. La texture en est lisible dans ses éclats riches de tous les possibles. L’émotion est sublimée en un espace lyrique où les injonctions de lumière laissent apparaître un univers ouvert par des formes insoupçonnées. Contre l’obscur est proposée la fraîcheur inespérée de l’envol. Sa créatrice arrache à la fixité et présente un règne de vibrations de plages de lumière à l’état diffracté à partir d’un cœur coloré de multiples facettes et lignes.
Chaque oeuvre est une approche, une attente. En émerge une montée par amorce de l’ouvert. L’artiste nous plonge donc bien dans le monde muet de l’injonction. La trace devient énergie sourdement incorporée par la puissance et la rapidité du geste. Une joie demeure puisque se retrouve un monde de la présence et de la gestation. Celle ou celui qui le contemple s’appuie sur l’empreinte d’une multitude fractionnée à la recherche du ciel donc de l’éthernité.
Françoise Bolloré refuse le descriptif pour permettre de découvrir ouvrir ce que nous ne voyons mal ou si peu. Restent des éclats. L’artiste les porte vers un élargissement cosmique. Elle sait qu’il ne faut pas chercher le rapprochement d'un "original" mais trouver sa mutation. Elle sait aussi que seule une “ beauté ” peut nous l’indiquer au moment où l’image est comme démontée, démembrée afin que son langage parle autrement.
D'où cette rupture et cet épanouissement, cette mutation formelle. La peinture n'est plus le miroir de nos fantasmes ou la simple représentation de la réalité. Du réel reconnu Françoise Bolloré entame un déplacement. Accepter la beauté demande de s’arrêter pour vivre un moment avec celle-ci. Or dans l’art contemporain peu d’artistes nous peu d’artistes le proposent. Françoise Bolloré est de ceux-là. Elle accepte ce défi, ose de battre avec la forme, la couleur, le contour, le volume, le mouvement, l’extase et tant d’autres signes à démêler. Elle comprend de manière instinctive qu’en se détachant du beau la peinture fait fausse route, se vide de sa substance.
C’est pourquoi une telle peinture se propage jusqu'au plus intime de nous-mêmes. Elle souffle sur les errants que nous sommes. Partout se dépose la présence de la lumière. Emerge le pouvoir de l'étrangeté que l’artiste impose par son pouvoir du lieu. Nous entrons dans la certitude qu'il existe quelque chose que nous ne voyons pas. Nous faisons l'expérience d'une sorte d'infini.
Il convient donc de s’abandonner et se laisser prendre au pouvoir de la peinture de Françoise Bolloré. Eprouvons son courant de lumière. Il y a là comme le constat matinal d'une quête génératrice. La démesure se lie à la douce violence, la force à la vitesse. Le toile vibre, devient caisse claire de résonance. La lumière est palpable et ne cesse de croître. Noyés dans un brouillard, les repères se font indistincts. Sans bouger on s'égare, on est peut-être trop prêt du bord. Deux cents mètres d'à-pic à quelques pas. Descendre, monter. Monter surtout et éprouver un sentiment d’ascension...certainement.
La peinture redevient ordre et désordre, antre de l’imaginaire . On est dedans. On fouille, on sent la fraîcheur au milieu de fins débris de rayonnements pour renaître à l’étendue. L'image est retissée dans le mouvement. Y naissent des foyers d’énergie, une masse de vibrations serrées, compactes, aiguisées.. Les mouvements dégagent des courbures et des pentes, éclairent des arêtes où affleure le silence et se manifeste toujourrs quelque chose du regard.
La quête de l’artiste devient la sélection d'un certain mode de regard. Loin du poids de la mélancolie et de la mort qui habite tant d’œuvres, Françoise Bolloré va vers la vie et son extra – territorialité. Sa peinture fonctionne dans une dimension structurante qui subvertit les notions habituelles de dehors et de dedans. Elle est donc est portée à une forme de transcendance. Face au leurre du brillant factice de l'illusion la peinture redevient l'indispensable gage d'un parcours "heureux". Dans la mise en évidence du regard Françoise Bolloré prouve qu'un art de la célébration reste toujours possible. De ses éléments formels abstraits émerge un cosmos constitué de formes. Il permet de redécouvrir le monde où il est : " caché dans son feuillage singulier et irréproductible" (Klee).
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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