Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Anastassia BORDEAU

Anastassia BORDEAU

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Publié pour la première fois en 1997, cet ouvrage, déjà réédité cinq fois dans la collection Intervention philosophique, est paru dans un contexte de polémique virulente sur la " valeur " de l'art contemporain en France.
L'auteur reprend, dans une préface inédite, les arguments en présence, en particulier la réception du livre ayant favorisé, pour le public, une prise de conscience générale, que les idées pouvaient être discutées et analysées... Le débat a eu un effet positif, ne serait-ce qu'en dédramatisant les choses, au moins on a pu commencer d'en parler et comprendre que nous avons vécu la fin de l'utopie de l'art et que nous sommes entrés dans un autre paradigme de production et de représentation.

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ANASTASSIA BORDEAU : L’ŒUVRE AU NOIR OU PETITE FABRIQUE DE LA NUIT

par Jean-Paul Gavard-Perret

anastassia bordeauAnastassia BORDEAU, « Les fleurs de la nuit »,
Du 7 avril au 7 mai 201, Galerie de Bucci -Annie-Laure et Alexandre Frenkel, Paris 6ème..

La nuit porte dans les œuvres d’Anastassia Bordeau la dissipation des ténèbres par leurs colonnes de lumière. Est-ce pour autant  un moyen de se rendre vers la grâce pour nous arracher aux affres du péché comme le faisait la peinture religieuse classique selon la Liturgie du samedi Saint ? Certainement pas. Car si la peinture religieuse fait passer des ténèbres à la lumière dans la nuit de l'agonie du Dieu mort avant qu'il ne ressuscite, dans l’œuvre de la jeune artiste une autre ambiguïté est en action. Dans un rituel d’hymen entre extinction et apparition, la nuit devient en quelque sorte hyperbolique. Nous entrons dans son tunnel en un mixage de néant et de plein, de vide et de lumière.

L’artiste ne cherche pas  la destruction de l’obscur par la lumière. Pas plus que l’inverse Elle ménage un équilibre païen là où la présence humaine devient ambiguë. Certes il n’existe pas à proprement d’être dans les nuits recrées par l’artiste. Pour autant il n’est pas absent : la femme d’une publicité d’un abribus prend valeur (ironique) de sainteté… Et face à Luther qui annonçait (bien avant Nietzsche) que dans le christianisme Dieu est mort (c'est sans doute là toute la mélancolie du XVIème siècle), l’artiste affiche donc une autre présence lumineuse. Alors que toutes les mythologies séparent le jour et la nuit (Ouranos et Gaïa) elle refuse la castration de l’un(e) par l’autre. L’indécence de l’œuvre est là :  savoir qui tient la chandelle. Ou si l’on préfère : savoir si l’artiste déduit la nuit de sa "lampe" pour projeter du jour ou si à l’inverse le noir est mis pour que reste caché ce qu’on ne saurait voir.

En ce sens la nuit chez Anastassia Bordeau reste toujours étrange.  Elle est non seulement - comme Quignard l'a bien montré dans son histoire de la peinture -  stellaire mais utérine puisque c'est là où nous découvrons le monde. Philologiquement la nuit ne bouge pas quelles que soient les langues :  nux, nox, nacht, nuit : sa monosyllabe demeure et signe un négatif qu indique un sens d'extinction. Mais Anastassia Bordeau prouve qu’elle peut devenir un atome lumineux. Et c’est parce que son arbitraire nous affecte - comme nous affecte le phos du jour -  que l’artiste lui donne une profondeur particulière. Elle rejoint une des grandes idées de Nicolas de Cues : la peinture est une sorte d'absolu négatif.

L’expérience sensible de cette peinture nocturne - mais lumineuse - touche à une nuit particulière. La peinture la "dévisage" . Elle reste un acte plus de foi plus que de la raison. Mais une foi non dans la religion : dans l’art. En dehors de la première (et uniquement pour certains) celui-ci reste la seule activité humaine à toucher à la lumière. C'est pourquoi d’ailleurs Nicolas de Cues envisageait une plénitude de vie de l'image contre le vide du langage. Toutefois Anastassia Bordeau va encore plus loin : pour elle  l'obscur et la clarté restent insécables. L’artiste ne veut donc en aucun cas chasser l'animalité de la nuit pour la remplacer par la majesté de Dieu. Elle joue de l’entre deux en refusant fusion ou confusion.

La jeune artiste prouve que le peintre sera toujours plus puissant que le métaphysicien.  Elle transcende la multiplicité des apparences comme l’opacité pleine de l’ombre au sein d’un mouvement irénique. Elle échappe à la nuit par la lumière, comme elle échappe à la clarté en favorisant de nécessaires zones insondables. A travers ce jeu et par les moyens picturaux mis en branle coïncident nécessairement les contraires. Il existe soudain une vision paradoxale de la peinture entre tradition et modernité d’un côté, entre réalisme et vision de l’autre. La peinture est donc le lieu unique du passage de la nuit à la lumière comme de la lumière dans la nuit. L’artiste sait que tenter de s'approcher par la lumière de la vérité n’est qu’une vue de l’esprit. Seul l'énigme de la nuit fait passer une parcelle de la vérité "à" l'image. Il faut des signes noirs afin que l'image - parce que notre propre biographie est trouée de zones d'ombres – soit intéressante. Coudre la nuit et la lumière reste donc le seul problème de l’art. D'où l'importance des peintres au noir : la créatrice en fait partie. Son œuvre n’est en rien religieuse. Elle brille d’un sabbat nocturne  aux feux de quelques fées même si elles ne sont que de papier glacé.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.