Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe G. Brahy

Mirondella
galerie d’art en ligne

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Exposition permanente

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Contrats du monde de l'art
de Véronique Chambaud.

Cet ouvrage rassemble les contrats et accords essentiels dont un artiste a besoin tout au long de sa carrière : contrat d'exposition, de commande, de projet artistique, accord de dépôt-vente, bail d'atelier, mandat d'agent d'art, cession de droits de reproduction, etc.
Pour chaque contrat, l'auteur étudie le contexte légal et jurisprudentiel, donne un commentaire pratique sur les différentes clauses proposées et fournit un mémo de négociation, pour savoir le négocier et pouvoir l'adapter.
A la fois théorique et pratique, l'ouvrage offre aux artistes, aux professionnels du marché de l'art et à leurs conseils un support de réflexion et une aide à la rédaction des contrats indispensables à la sécurisation des relations sur le marché de l'art et la défense des créations artistiques.
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FABLES DE PHILIPPE G. BRAHY OU LE PARFUM DES FEMMES

par Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe BRAHY : LA MAIN QUI DIT !
gouache sur papier - Format : 400 x 300

philippe brahyL’œuvre de Philippe G. Brahy se veut depuis toujours un défi d'importance qui « en théorie » n'admet aucun commentaire. C’est un événement singulier comme tous ceux que cultivent les irréguliers de Belgique (depuis Bury, Magritte, Marien) auxquels l’artiste appartient. Son œuvre est en elle-même hors de toute attache, explication. Elle reste en nécessaire « dérive ». Elle avance donc altière et ironique depuis des années en son évolution singulière. Se détachant des accueils des premiers collages elle se prolonge plus libre désormais en des actes absolus. Par ses œuvres et tel les amants de Shakespeare l’artiste belge « modère ses maux d'immodérés délices » (Roméo et Juliette).

Peintre et poète Brahy n'oublie jamais le corps de chaque jour. Il fait de ceux qui regardent ses travaux tout sauf ces pêcheurs chers à Lacan : car son œuvre ne répond de rien du sens admis, n’ordonne pas de s’agenouiller ou de reconnaître des maîtres. C’est une force qui va. Elle dézingue les genres admis à travers les courants que l’auteur déploie en ses diverses fantasmagories aussi masculines que féminines.

Brahy ne cherche pas à avoir raison : il avance comme une femme sortant de l'eau ou comme cette étrange forme mi phallique mi matricielle qui s’érige à la crête d’une vague dans son « Sainte Marie de la Mer ». Ce corps étranger, nu est tenu pour paysage. Il surgit entre l'ordre et le désordre. Mais les deux sont du registre du désir contre la répétition et la presque mort. Car l’artiste d’une toile à l’autre ne se répète jamais en des figurations qui parfois frisent l’allégorie mais afin de la détourner de ses sens admis.

Ce qui se voit sur la toile est, en quasi-totalité, voué à la féminité. L’exemple le plus magnifique est symbolisé par une de ses toiles toutes en rotondités : « Mater ». Dans la perfection de ses rondeurs elle suggère à la fois la précarité et la certitude de l’infini. Mais le risque est là où la bouche s’ouvre selon un demi-cercle parfait sur un arrière plan le plus neutre qui soit. Ce tableau sort le portrait de tout psychologisme sans pour autant rejoindre le symbole. Reste un mystère inaccessible par le sens. Le corps paraît étrange, mais de son apparence (qui sauve peut-être) tous les regards, toutes les pensées ont droit de cité.

Nous voici ramené vers « elle » (sans savoir qui au juste) en dépit de certains titres dont en premier ce « mater » qui peut d’ailleurs se discuter. Comment la reconnaître ? Mais qu’importe après tout ! A nous les bottes de sept lieues de l’artiste. Elles retentissent dans la mémoire pour rappeler qu’on a tord de souffrir, que la vie peut se rêver et que la terre est plate. Brahy laisse imaginer de purs espaces et des imminences. N’est-ce que le repli du songe ? Ou est-ce ce la vie qui se déploie ? Reste un globe oculaire. Il ouvre parfois l’entrée du cœur comme les airs de Billie Holydays dans “ Songs for distingué lovers ”.

Peu importe si nos bêtes enfouies remontent le courant. Il n’y a rien à regretter. Brahy sait que seuls les imbéciles masturbent la nostalgie. Chez lui, à l’inverse, la force de vie reprend le dessus. C’est l’éclair de l’être. Comme l’artiste incline à le montrer, il faut avancer aussi longtemps que la terre trop plate divise et poursuivre la lancée. Il arrive parfois que de très loin le silence se rompe sur une ligne de fond. C’est du moins ce que propose sa peinture.

Il ne s’agit donc plus de manger les dindons que les veuves d’architectes élèvent sur leur balcon, essoufflées de leur cinquantaine et affrétant des bateaux de cosmétique pour l’oublier. Brahy sait que les pieds ocres des poêles ne transpirent pas. Ils distillent son venin coloré qui rend bien gélatineuses les pâles décoctions que trop de faux artistes assènent.

De sa Belgique le peintre apprend à parcourir des palais où l’on croise des femmes de boulangers. Elles dissimulent sous des lècheries de pleines lunes le piquant de leurs rémoulades. A travers elles et bien d’autres l’artiste quitte l’esprit de géométrie qui laisse croire qu’à tout problème (même pictural) il existe une réponse exacte. Un problème n’implique pas forcément de solution. C’est pourquoi Brahy pagaie toujours là où les problèmes prolongent un état de concubinage notoire avec des solutions douteuses. D’elles viennent, après tout, la vérité…

Montreur d’aurores du langage, slalomant entre les rotondités femelles l’artiste opte pour le tour du monde plutôt que celui de sa propre casserole. Il peut alors surprendre des tontons flingueurs entrain de forniquer, en habits de jardinier avec des filles au nom de colombines et aux mains furtives. De celles qui, mères et putains, plient en quatre les noms de villes où elles tapinent.

Né en plat pays Brahy garde dans la tête des collines et des océans, bref des proéminences auxquelles il n’hésite pas à flanquer des bandages herniaires afin qu’y nichent les oiseaux, C’est là masquer la solitude foncière sous un velouté de couleurs à l’assaut des nénuphars cruels sous ses ciels particuliers. Ils contiennent les plus obscurs plains-chants des eaux. Sur leurs bords Brahy accorde des gouffres aux flâneurs du dimanche. Qui sait ? Certains se croient au bord de l’Amazone, d’autres rêvent de chevaucher des femmes, avant que, le soir venu, ils voient pleurer les yeux de leur propre biche avant de glisser immobile dans leur lundi.

Et nous voici presque malgré nous ramenés à un espace de la déposition s’agissant du corps en tant qu’objet de perte. Le secret vient une fois de plus affirmer son autorité. Le secret au bord de la nudité du corps. Mais de quel corps s’agit-il De qui est ce corps ? Voilà la question, la question dangereuse puisqu’il s’agit de la question de l’identité qui met en danger tout le problème de la généalogie.

Nous voici dans ce temps sans temps – un temps à l’état pur - où notre moi pur veut se confondre avec celui des femmes d’où il croit venir. Nous voilà exposés par la peinture de Brahy à la réminiscence du vide sépulcral mais aussi au désir. Mais le tombeau où l’on veut s’allonger est-il le bon ? Nous sommes devant ses bijoux, ravis. Ou plutôt nous croyons l’être. Mais qui sera présent à l’heure dite ?

Nos ombres passent et disparaissent. Tout secret est plus ancien que l'être et c'est pourquoi, comme les animaux, Brahy invente des cachettes pour nous préserver de la mort. Mais n’est-ce pas elle qui dans son œuvre réinvente le secret, le tombeau, la solitude ? Dans leur majesté étrange les œuvres de cet artiste unique rappellent que ne parvenons jamais à désencoigner de la crevasse de silence où tout, d'abord, est tombé en nous avec ce parfum de femme qui ne cesse de nous hanter.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.