MARIE LOUISE BREHANT : CLARTÉ NOIRE DU CRISTAL
par Jean-Paul Gavard-Perret
©Marie-Louise Bréhant - Paysage Gomme bichromatée
(Source : Association Marie-Louise Bréhant - CD ROM disponible)
Marie-Louise Bréhant débute en autodidacte sa carrière photographique à 48 ans. Très vite elle abandonne la photographie argentique pour expérimenter les procédés anciens. Utilisant pour ses tirages des techniques variées telles que (mais la liste n'est pas exhaustive !) la gomme bichromatée, le palladium, la cyanotypie, le charbon,; le mordançage, le gumoil, l'oléotypie, le sténopé, l'oléobromie, elle a beaucoup appris en cotoyant d'autres photographes comme Jean Dieuzaide. Sachant manier et marier des procédés chimiques complexes sa photographie semble échapper à la photographie et ouvre à des perceptions inaccoutumées de la réalité la plus prosaïque. Agée de près de 90 printemps, l'artiste garde toujours la même curiosité : hors des courants non seulement elle ré-explore des voies disparues mais ne néglige pas pour autant les possibilités de la photo numérique.
Nous ne rentrerons pas ici à rentrer dans les différentes présentations et métamorphoses que génère chaque approche de la photographe. Nous nous limiterons à évoquer ce que l'oeuvre dans sa diversité déploie. A savoir une rêverie architecturale du monde de tous les jours. Marie-Louise Bréhant fait passer d’un univers surchargé d’images à celui d’une reconstruction où l'abstraction joue avec la figuration. De le photographie "classique" il ne reste souvent rien. D'où le désarroi de certains spectateurs face à ce qui échappe et qui donne l'impression que la photographie elle-même se défait. Il y a là divers procédés sinon de floutage du moins de dissipation afin d' errer au fond d'un univers dont les bornes échappent.
Ne restent que des "indices" du monde. Celui-ci devient le sujet dépouillé des œuvres, leurs marges d'un presque obscur. On voit mal pour voir mieux là où la substance, le concret s'indéterminent. Perdurent des zones, des seuils et quelques gradients. Toutefois une puissante vitalité soulève les images démontées puis remontées par des pans de couleurs ou des lignes qui brouillent les pistes. La photographie dans sa diversité devient donc la capacité à ce qui est mal vu de se porter vers l'improbable champ d'une sombre énergie encore inconnue.
Quelque chose flotte, aborde, absorbe, pulvérise et demeure indissociable de l’énergie susceptible de s’y manifester. Face à l’espace distinct surgit ’l'inséparable indistinct » dont parlait Deleuze dans « Le Pli ». Aux lignes de forces font place des harmoniques, des déclinaisons, des dérivations. Chaque corps, chaque objet entrent dans une zone d’"étrangement" où les formes prennent de nouveaux ordres.Doù l'apparition pour reprendre encore un terminologie deleuzienne d'une "image cristal" mais où le cristal est noir afin de ne pas "singer" ce que la photographie usuelle réfracte.
La photographie échappe ainsi au cliché. Elle est bien une épreuve. Elle permet un approfondissement des chemins de l'Imaginaire. Elle possède aussi un caractère profondément physique. Ne se saoulant pas forcément de lumière l'artiste cherche d'autres voies aux techniques de prises de vue afin d'offrir non une autre somptuosité mais une intensité neuve. L'absence des couleurs, leur neutralisation rendent plus dense la portée dramatique ou sculpturale des oeuvres. A l'apparat du monde, à l'ornementation de façade succède l'interaction constante entre réel et irréel afin de provoquer plus que de l'insolite de l'impensé.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
|



