Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Yves Brunier


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YVES BRUNIER : RENOUVELLEMENT DE LA QUESTION DU PAYSAGE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

"vert passé
entre les pierres couvertes d'algues courtes » (Antoine Emaz)

 

La question du paysage n’est pas simple. Surtout lorsqu’il s’agit de tenter de métamorphoser ce qui généralement représente et symbolise un des lieux les plus ingrats d’une ville : sa place de la gare. Lieu souvent interlope, de passage, de stockage et de destockage il est traité de manière anonyme et pratique, bref il est quasiment laissé à l’abandon même si pourtant c’est à travers lui qu’une ville peut offrir au visiteur sa première impression.. Tours n’échappait pas à cette règle. Or le maire de l’époque - qu’on a trop souvent caricaturé de manière discutable - sut faire  confiance à un jeune paysagiste pratiquement inconnu mais qui allait devenir dans l’espace fulgurant (1963 - 1991) de sa courte vie, un des paysagistes contemporains les plus importants.

Né à Evian, sorti major de l’Ecole National du Paysage de Versailles, d’emblée ce très jeune homme fut repéré par deux architectes majeurs  : Rem Koolhass (avec lequel il travailla pour la fameuse « Villa Girafe » qui obtint de nombreux prix ou encore pour le Musée Municipal de Rotterdam) et avec Jean Nouvel qui fit appel à lui pour le projet de Tours. Yves Brunier fut l’inventeur de différentes pratiques et d’une théorie particulière du paysage. D’abord il fut le premier (même si c’est désormais devenu une mode) à introduire l’Arte Povera pour la réalisation de ses maquettes. Au lieu des matériaux habituels de miniaturisation, il choisit des matériaux de récupération : des morceaux d’éponge - par exemple - lui servirent à façonner des arbres. Il fut aussi le premier à utiliser le processus du sur lignement graphique phosphorescent sur des documents noir et blanc afin d’illustrer ses ambitions de géométrisation des espaces. Il fut aussi celui qui remplaça - quand cela lui semblait profitable pour le jardin - les habituels arbres et plantes à fleurs par des légumineuses. Par exemple pour un grand hôtel bordelais le potiron devin l’élément majeur ornemental : les plants grimpent aujourd’hui encore sur les claires-voies du bâtiment en laissant ça et là des lumignons oranges. Rappelons enfin qu’il fit étudier par des botanistes pour son projet d’aéroport d’Ozaka, un gazon bleu : le lieu jouxtant la mer, celle-ci se serait prolongé par la couleur da la végétation.

Ce dernier exemple permet de comprendre l’idée majeure que le créateur fomentait à propos du paysage et de son travail, idée qui est illustrée de manière exemplaire par son travail à Tours. En aucun cas en effet pour Yves Brunier le jardin devait être traité comme une aire à part, de simple respiration, repos ou « poumon »,  bref de parenthèse dans l’ensemble urbain. Au contraire il se devait d’être intégré à cet ensemble et se mettre à l’unisson de ses axes majeurs tout autant pour le service du passant que pour son plaisir. A Tours entre le Centre des Congrès de Nouvel et la Gare, donc entre deux bâtiments architecturalement très intéressants mais disparates, le jardin fait ainsi le gros dos et signe un pacte d’alliance entre la ville d’hier et celle de demain.

Belle réserve, belle modestie mais surtout belle intelligence de la part d’un de ceux qui reste à la fois le plus fin analyste de la finalité du paysage et l’un des plus grands rénovateurs des formes du jardin. Il n’a cesse d’être plagié et ne serait-ce que son système de fontaine inversée créée pour Tours connaît des avatars bien suspects. Organisant le « meurtre » du jardin traditionnel le paysagiste met l’accent sur la valeur du paysage, l’ordre et le désordre qu’il sous-tend ainsi que le type de réalité qu’il dévoile. Demeure et jardins, dans le contexte historique d’une ville, incarnent eux-mêmes l’ordre établi et le pouvoirs des propriétaires. Toutefois Brunier n’a pas cherché, tout en intégrant parfaitement son « oeuvre » à la cité, à créer ou à renvoyer à une simple « reproduction » telle que la concevait Bourdieu. C’est pourquoi en développant un langage propre du paysage, en le consacrant au sein de lignes directrices géométriques fortes, le concepteur a mis l’accent non sur le hiatus qui existe souvent entre les bruits de la ville et le calme du jardin mais a proposé un supplément de nature à la vie urbaine qui jouxte et traverse la place.

Pour Yves Brunier le jardin ne faisait donc pas, comme c’est trop souvent le cas chez les paysagiste classiques, que symboliser un ordre et participer d’une « image de marque ». Le respect, le prestige de la ville ne passe pas simplement par une vision passéiste (et le maire cité plus haut l’avait bien compris) : représenter n’est pas reproduire (sauf pour les faiseurs). Et le jardin de Tours peut être assimilé à une sorte de plan-séquence qui capte la lumière changeante au gré de la course des nuages depuis le fond du double champ  de l’espace : gare d’un côté, centre des congrès de l’autre. Brunier possédait en effet une vision très complète de la nature et de l’art. Sa conception du jardin ne relevait pas de la croyance en un Signifié transcendant. Elle faisait mieux : c’est pourquoi son jardin de Tours exprime le refus du déni du corps réel de la ville. Et sa construction avec ses codes particuliers et neufs - qui pour certains habitants semblaient à l’origine une structure artificielle - dit néanmoins quelque chose du réel de la ville de Tours au moment où disait-il « ce jardin nous regarde le regarder».

A l’opposé d’une illusion paysagère réaliste, fidèle, objective, naturelle de la réalité, entretenue par la foi en un  Signifié transcendant garant de l’ordre, Brunier ne fut jamais un simple topographe mais le poète par excellence. Immergé dans un paysage urbain, il sut reconstruire une perspective particulière fruit d’une réflexion autant sur la nature que sur la ville. Et s’il existe (chose rarissime) une dimension quasiment morale et qui correspond au paysage essentiel et intérieur de l’artiste c’est parce que son jardin de Tours accompagne sans cesse la vie urbaine, en épouse le destin. On peut parler de transcendance dans cette vision qui exclut la césure et la fissure. Le concepteur savait que « dans le jardin se manifeste toujours quelque chose du regard ». C’est pourquoi la « béance oculaire » chère à Lacan s’inscrit dans la conception de son lieu. Dans sa fontaine les reflets lumineux se concentrent sur le plan supérieur de l'échancrure mais aussi à l’intérieur qui donne sur le parking couvert en une sorte de jeu  d'entrebâillement. Cette fontaine interpelle le passant qu’il soit dessus ou dessous la place comme si se trouvait impliqué ici le cycle bio tectonique selon lequel tout commencement (la source) est voué à la fin et vice - versa. C'est pourquoi on peut reprendre ce que le théoricien du paysage Hubert Tonka écrivait à propos d’un tel jardin : "on croit en tendre la voix de la nature et devenir le confident de ses opérations les plus secrètes". 

Avec Yves Brunier c’est donc le regard tout entier qui se fait paysage. Avec patience jusqu'à la perfection il a su donner dans ses trop rares œuvres picturales et surtout dans son art des jardins les gages d'un parcours "heureux" qui n’est plus seulement voué à l’art de la célébration du jardin pour lui même mais de la ville. Ainsi le vrai paysagiste n’est jamais le créateur d’un jardin pour lui-même, il doit savoir, comme le disait Brunier, « le retenir au second plan » afin de donner à ce qui l’entoure plus de sens. Et Beckett a montré combien tout paysagiste est avant tout un « abstracteur de quintessence ». C’est là le plus grand hommage qu’on doit porter à une paysagiste qui au lieu de cultiver une sainte horreur de tout ce qui n’était pas « son » jardin, l’a métamorphosé en agent de liaison. Brunier savait en effet que le coeur d’une ville peut, quoiqu’en disait Baudelaire, changer plus vite que celui d’un mortel. Et même si un paysagiste ne travaille pas pour l’éternité il doit toujours anticiper sur l’avenir. Brunier reste donc un des rares à avoir su en tenir compte et à avoir possédé la grâce artistique de réaliser, à Tours comme ailleurs, ses ambitions.

 

CODICILLE :

Le jardinier réputé a un jardin d’iris qu’il améliore chaque année en éliminant les variétés les plus communes. Un jour son attention est attiré par un autre très beau jardin d’iris. Jaloux, il se renseigne. Le jardin appartient à un homme qui recueille les oignons d’iris qu’il jette. Notre société procède trop par élimination. Il lui manque les oreilles pour entendre la musique que font les éléments rejetés de ses basides. Elle s ’occupe trop de microphonie. Pour sa part Yves Brunier l’a compris très vite. Mais il nous a quitté trop tôt.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.