Artistes de référence

Pol Bury




POL BURY : DE LA CARESSE AU FRISSON

par Jean-Paul Gavard-Perret

pol bury« Détours et Autour de Pol Bury », Daily Bul Land And Co, La Louvière, de 25 juin au 11 octobre 2011.

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Pol Bury
La tour eiffel - cinétisation - 1964
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Pol Bury
Manneken Pis - Mélangeur d'images - 1992

"Pol Bury(c) Sabam Belgium 2011",


Réduire l’œuvre de Bury à ses fontaines (même  si elles sont sublimes) reviendrait à se contenter de ne conserver que la partie émergée d’un iceberg plein de féeries drôles et glacées dans lesquelles l’artiste n’a cessé d’interroger  tous les types de volume s. Qu’on se souvienne par exemple de ses digressions intempestives sur le cube. Issu du Surréalisme et de Cobra, Bury a eut vite fait de transcender ces influences. Certes des rapaces, hier, ont tenté de récupérer sa vitalité comme d’autres, après sa mort, sa charogne. Mais l’artiste demeure un des piliers du Daily Bul (même s’il quitta La Louvière pour d’autres lieux). A côté d’André Balhtazar il resta un des irréguliers de l’art dont la Belgique peut s’enorgueillir. Et c’est pourquoi l’hommage que lui rend le Dailybul and Co et son directeur Yves de Bruyn ne pouvait avoir lieu ailleurs.
Par son fatum iconoclaste mais discret Pol Bury  a fait mordre la queue à  qui pense bien (donc mal). Scalpel aidant pour écarter notre peau d'âme il a rappelé de la manière la plus discrète combien nous sommes viande d’animaux machines. C’est pourquoi il a refusé une vision anthropomorphique de l’art. Il préféra toujours ses machines célibataires jusqu’à l’aboutissement final des fontaines aux formes ironiquement belles. Grâce à son incoercible liberté l’artiste créa une œuvre intelligente et forte tout en dissolvant  l'intelligible dans une forme d’abstraction figurative (en deux ou trois dimensions). Peu de créateurs sont parvenus à atteindre ce qu’il a réussi. Ses œuvres  (artistiques comme littéraires) donnent l’impression que tout est « dit » sous la sobriété apparente qui cache tant de chausse-trappes.
Marginal sans le vouloir Pol Bury  fut donc  une sorte de sismographe capable de mettre le branle aux formes admises par la géométrie euclidienne. Toujours aériennes même dans leur effet de masse ses sculptures (comme ses dessins) sous leur  “ superficialité ” ne laissent jamais un goût d'inachevé. Le créateur a su inventer modifications de structures pour lutter contre l’ennui « cette valeur éternelle qui surnage au delà des modes » comme il l’écrivit dans « Epilogue Provisoire » (Ed Daily Bul). C’est sans doute pourquoi il les refusa : elles ne n’étaient faites selon lui que pour « s‘accommoder des incongrus qu’on finit pas retrouver faisant leurs nids dans vos encoignures » (idem). Ne cherchant jamais le scandale de la nouveauté pour elle-même Bury ne devint en conséquence jamais obsolète. Et on pourrait même le ranger parmi les « classiques » (quitte à le faire se retourner dans sa tombe).
Analysant formes et volumes l’artiste belge refusa de soumettre celles qu’il inventa à la jugulaire de toute loi même personnelle. Son plaisir fut toujours de créer afin de ne jamais transformer son travail en obligation.  Tel  le Professeur Froeppel auquel il consacra une « Infracritique »  Bury fit de ses fragments un tout et de ses « tout » des fragments sans qu’aucune amputation n’aît lieu en ce qui pourrait sembler des esquisses mais qui deviennent le parachèvement suprême. S’y consacre une notion de passage (comme celui de l’eau dans ses fontaines) entre l’absence et la présence, l’éphémère et le durable. Certaines fontaines (comme celle du Palais Royal à Paris) dans leurs « bulles » brillantes  et légères renvoient à celles plus petites et mates de l’eau. Si bien que l’œuvre de Buren qui la jouxte devient encore plus incongrue face à l’énigme de la proposition  du Belge.
Chacune de ses œuvres est donc comme l’écrivait Balthazar « un plaisir qui s’épluche ». Sur l’acier inoxydable des reflets flottent, gris parfois un peu poilus, des verticales zigzaguent. Au plaisir de l’eau qui coule de la fontaine s’ajoute la fontaine elle-même. Elle peut sembler tout autant un chauffe bains qu’une maîtresse patiente. L’artiste dans cette fontaine comme dans toutes ses propositions a su créer « Le Pouvoir Insurrectionnel » (Titre d’un de ses livres où les mots deviennent images).  Edité (encore) au Daily Bul ce livre rassemble les verbes clés de l’artiste : de « mouvoir » à « frémir » en passant par le verbe central : « ériger ». Cette érection sut à la fois lier la caresse ou frémissement, la vibration au glissement,  l’introduction à la palpitation et la culbute au frisson.
Bury est qualifié parfois et à tord d’artiste énigmatique. Son travail représente simplement un effort pour susciter un peu de sérieux chez ceux qui en manque et de dérision chez ceux qui se prennent trop au sérieux, qui se croient trop intelligents mais ne sont pas capables de garder leur aplomb devant un peu de  « sottise ». Bref tous ceux qui n'ont pas même encore appris à devenir ignorants. Ils n’ont pas compris que l’œuvre était là pour dissoudre - par son lent et patient  exercice « d’idiotie » - une forme d'intelligible et pour donner une forme d’intelligence à ceux qui sous leur amidon cultive l’idiotie dont ils n’ont pas conscience (preuve qu’il s’agit bien là d’une idiotie) A l’inverse de ces derniers Bury a sut recréer un langage plastique par la subjectivité d'une lucidité exacerbée.
Textes et images restent d’une « modernité » (ou d’une post modernité) exemplaire. L’œuvre tient d’elle-même  par la force interne de son langage, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air dans l’univers. Cet aspect funambulesque, cette manière d'aventurer l’image au-dessus des lois de la pesanteur et de l'abîme a requis virtuosité et discipline.  C’est pourquoi tout ce que Bury vécut, lut, entendit vint nourrir son œuvre et orienter son hallucination logique. L’univers de l’artiste est tout entier contenu dans chaque fragment de son travail. Il faut souligner combien ce dernier demeure celui du moi absent, d’un je sans je - même si Bury est un artiste et écrivain qui parle constamment de lui-même. Tout se passe néanmoins comme s’il existait là  un dispositif schizophrénique, une scission du moi . Non seulement il se scinde en deux (artiste et écrivain) mais se démultiplie dans les éléments « rapportés » que constituent ses œuvres.
Il convient donc toujours revenir à cette œuvre magistrale.  Grâce à ses idées et  « sottises » l’artiste - sans y toucher – a su créer une société anonyme pour la diffusion des idées douteuses. Douteuses mais pleines de grâces aussi. On peut aller les rendre face à son Manneken-Piss… Beaucoup sont d’ailleurs plus esclaves que ce dernier parmi les hommes modernes orgueilleusement prêts à tout. Peut-être sont-ils dominés par une idée universelle grossière, irritante.  Toujours est-il que l’œuvre de l’Irrégulier est son plus solide pare-feu. Bury  sonna à sa manière un retour nécessaire avec une beauté nouvelle. Il l’inventa par des  stratégies qui libèrent de "l'impossible". C’est pourquoi par exemple ses fontaines (et pour revenir à elles) dans leur majesté gardent la fragilité d'une buée au sein d’illuminations  jaillies de la logique de fluides qui ne sont pas que de l’eau.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.