QUAND LE CHAT CHAUVE SOURIT : CLAUDE CAHUN - METAMORPHOSES DE L'AUTOPORTRAIT
par Jean-Paul Gavard-Perret

Claude Cahun connaît enfin une large reconnaissance grâce à l'exposition que lui consacre le Jeu de paume. En 1992, à la Galerie Zabriskie les miniatures de cette artiste inclassable étaient passées inaperçues. Désormais son héritage est évident tant la photographe « performeuse » (avant la lettre) est devenue branchée et essaime du côté la mode à la publicité. «La mutante héroïque» (comme la définissait Michèle Causse) voit donc son anticonformisme devenir une nouvelle mythologie du quotidien. Belle reconnaissance pour celle quoi n'avait qu'un mot d'ordre : «Je ne crois qu'à ce que je veux.»
Née à Nantes en 1894 parce qu'«un scorpion s'est retourné dans le ventre de ma mère», Lucy Schowb prend le nom de Claude Cahun en 1917 lorsqu'elle devient une des photographes surréalistes les plus importantes. Elle reste néanmoins occultée par le milieu surréaliste largement machiste jusqu'à sa mort à Jersey en 1954. Il est vrai que par tous les moyens elle à chercher à s'échapper des carcans et des obligations. Nièce de l'écrivain désormais trop oublié Marcel Schwob elle rencontre au lycée Suzanne Malherbe, sa compagne pour la vie (Son père épouse, en secondes noces, la mère de Suzanne). Résistante pendant la guerre, liée à André Breton, elle défendait la liberté d'expression et refusait tous les systèmes d'oppression. Ses multiples autoportraits questionnent l'identité féminin-masculin et son attrait pour les performances et les travestissements anticipent ce qui s'est passé dans un art dont elle reste une pionnière par ses propositions esthétiques.
Par les mises en scènes et les jeux de miroirs Claude Cahun, reste une créatrice étrange. Ses travestissements surréalistes transforment ses autoportraits en un univers des plus particuliers. En 1913 l'artiste pose avec turban et colliers comme dans un tableau orientaliste. Un en plus tard on la découvre en druidesse échevelée. En 1919, crâne rasé et en marcel elle devient une garçonne, une invertie. En 1926, sourcils épilés et crinière noire, elle s'assimile à son chat. En 1927 elle se transforme un bonze kitsch puis en haltérophile. Plus tard crâne blond et nez busqué elle ressemble au Nosferatu de Murnau. Cindy Sherman avait donc de qui tenir…
Tous ces autoportraits pourraient paraître comme un pur exercice de narcissisme. De fait ils sont bien plus que cela. Il convient de se laisser prendre au sortilège de leur esthétique surprenante ritualisée et déployant une outrance qui fit d'elle une icône extraterrestre sortie d'un rêve freudien mis en scène par Gertrud Stein. Posant nue sur le sable ou bardée d'une perruque Marie-Antoinette, sourcils épilés, une peluche dans les bras ou son chat entre les cuisses Claude Cahun fut « la femme caméléon et l'homme canon » toujours prête à toutes les outrances afin de mettre à mal les normes et l'idée même de la réussite artistique.
Artiste aux mille visages elle reste la prétresse de la métamorphose capable de fabriquer le portrait le plus sublime avec des bouts de ficelles selon des perspectives plus profondes qu'il y paraît. Claude Cahun sut intellectualiser le corps et corporiser l'intellect, doubler son exposition et sa présence par ses « autofictions » photographiques. Il y a va de l'exhibition la plus provocatrice, de la plus crue – mais pas forcément celle que le lecteur attend ou espère. Le corps lesbien est offert à une construction nouvelle, au brouillage du désir et du fantasme. La photographe ose ce qu'on trouve rarement dans cet art : ne pas montrer du « sexe » (pour faire simple) mais dire combien, l'apprentissage de la liberté d'être passe par une transformation ou ce que Nathalie Gassel nomme la « transgression utile de la femme libérée de la femme ».
Du corps androgynique surgit paradoxalement une puissance de désir, de plaisir. Claude Cahun resta très nette sur ce plan. Il s'agissait de devenir une matière de séduction par une « matière puissance ». La construction du corps lesbien transcende les poncifs. Elle n'est pas faite pour créer un phénomène de foire mais pour réaliser l'avènement autant du «deviens qui tu es » que du « sois qui tu deviens ». Rares sont ainsi les œuvres où l'identité surgit « du gouffre illettré de soi » et afin que se déploie une fougue, une volupté qui ne peuvent qu'interroger et mettre à mal les certitudes autant de certaines femmes que de la plupart des « mâles ». Tous doivent recevoir l'œuvre pour ce qu'elle est comme une gifle, une claque, une audace pleine d'ironie.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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