Chen Man - La mode en question, poétique du strass
par Jean-Paul Gavard-Perret
On peut se laisser faire par les femmes (c’est souvent la cas), on peut sa laisser faire par la beauté même lorsqu’elle n’est que décorative. Pourquoi en effet bouder ces plaisirs non démodés mais « modés » lorsqu’ils sont, de plus, mis en scène par la photographe pékinoise Chen Man coqueluche de tous les magazines du monde entier : « Vision », « Elle », « Vogue », etc. ? Il n’y a pas qu’eux pour s’enticher de l’artiste. Toutes les grandes marques de luxe la sollicitent. Les galeristes aussi : après Londres, Paris l’a reçue à la galerie Loft en mars 2008.
Déjouant les codes la photographe fornique avec le corps féminins afin de le métamorphoser en constructions “ religieuses ”. Elle offre le plus cinglant démenti à la banalité sophistiquée du monde « fashion » dont elle ne se veut pas la victime. Chen Man présente une fin de non-recevoir d’une poétique du luxe pour la remplacer par une suite d’images de quasi science-fiction. Certes ses clichés ne se veulent en rien une résistance à l’abîme et aux maux du monde : l’artiste n’est pas payée pour ça. Néanmoins ses commandes restent un hymne à ce qui à la fois nous dévore et nous porte à un supplément de lumière. Ils nous permettent, à les regarder avec attenntion, de rentrer en une méditation très inattendue de la part d’une photographe de « genre ».
Derrière la légèreté de « ton », existe la profondeur d’une vision empreinte du poids de la vie. Surgit une fugue d’émotions empreintes de sensations physiques. Existent une contagion et une injonction à la vie. Les clichés ressemblent à une suite de fugues et de gambades au milieu des mannequins mises en scène par l’artiste au sein d’objets d’apparats chics auxquels la créatrice met le feu afin de dégager ce que recouvre la parure et ses brillances .
Chen Man qui n’a pourtant que 28 ans et qui se partage entre la prise de vue et son travail en 3 D sur ordinateur, creuse des défilés et des canyons et fait éclater ce qui germe à la lumière des spotlights. Elle signe ce qu’elle nomme ses « préférences . Tout se désaxe, échappe, vit entre l’âme et le corps qui ne sont plus un même organe. Tout renvoie au terrestre habité autrement que par la paillette et le strass en une matérialité qui n’a, malgré le genre, rien de matérialiste. Le langage iconographique n’a cesse de le prouver : infiniment poreux il ouvre la société du luxe à une autre consommation que celui auquel sa lecture est destiné et pour laquelle Chen Man est conviée. La photographe transforme l’image de mode en une cérémonie plus perverse qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas seulement de faire vivre et perdurer l’illusion du périssable, mais de transformer l’illusion en une forme de douce cruauté.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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