Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Chevallier

Véritable vademecum de l'artiste, cet ouvrage s'adresse à tous les peintres, graphistes, sculpteurs, illustrateurs ou photographes qui souhaitent vivre de leur création. Cette 4e édition, entièrement actualisée, apporte des réponses claires et documentées aux questions juridiques, fiscales ou sociales que se posent les artistes pour : s'installer (statut juridique, choix d'un atelier, aides, obligations, statut social, impositions) ; vendre (détermination du prix, facturation, recours en cas d'impayé, vente en galeries, en salles des ventes, sur lnternet) ; tirer parti de la législation en matière d'oeuvres d'art (mécénat d'entreprise, dation, exonérations fiscales, TVA) ; s'entourer de professionnels (contrats avec les galeries, agents d'art, attachés de presse, relations avec les commissaires-priseurs) ; se protéger (droits de l'artiste, assurances, protection des oeuvres).

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PHILIPPE CHEVALLIER OU L'ENQUÊTE "FILÉE

par Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Chevalier : Photographies
du 6 au 29 mai 2010
galerie Adler
75 rue du Faubourg Saint‐Honoré. 75008 Paris


philippe chevallier

Les photographies de Philippe Chevallier sont une source de perplexité systématique puisque l'érotisme est présent de manière paradoxale. Plus que le dedans, plus que la peau elle-même c'est l'étui (collants principalement) lui-même qui intéresse le photographe pour ses effets de volume, de brillance, d'induction. Certes les poses sont suggestives : le regard se déplace du corps faussement offert et ouvert vers la présence d'un ordre qui n'est plus seulement "originel" (si l'on reprend ce que Courbet entendait par là).

L'artiste crée volontairement un trouble particulier. Pourtant il feint de se donner pour "naïf" (jouant de son image jusqu'au bout) et prétend ne rien savoir de la photographie. Mais son « spontanéisme » (dit-il) n’a rien de naturel. Passant du polaroïd au numérique sa cartographie du corps féminin oscille entre voyeurisme et exhibitionnisme d’un côté, entre chasteté et pudeur de l’autre. Chevallier pose  le problème de la nudité et de sa feinte, du voile et de la monstration. Tout repose sur le registre de l’ambivalence dans des approches de plus en plus sophistiquées et portées jusqu’à un certain maniérisme. Celui-ci devient la stratégie esthétique nécessaire pour affronter le capiteux et le capiton, le dehors et le dedans. On frôle l’érotisme voire une sorte de pornographie « soft » au moment où paradoxalement le photographe ne cesse de décevoir le regard concupiscent et avide.

Le jeu de l’absence et du présent, du lointain et de la proximité force le regard à se « tordre ». L’œil est porté sur l’existant que Chevallier a soin de caviarder en donnant sa version chaude de ce que faisaient les culottiers du Pape. Moins il montre plus il montre, moins il cache plus il biffe dans un « ordo erotis »   où la matière de rêve  ne peut-être détruite par aucune possession pas même celle du regard puisque l'objet est retiré de la vue. De "l'épaisseur intime" (Gérard Paris) l'artiste  laisse apparaître qu'un rempart. Celui-ci suggère autant qu'il voile en épousant ce qui est interdit. Aucune fracture n'est possible par cette facture qui émonde, élague biffe. Ce qui hante reste donc retiré de la vue au moment même où le corps s'expose, sexe-pose, grésille dans une feinte de lubricité.

L'art tient à ce jeu du leurre au carré voire au cube. Nous avons face à de telles poses tout le temps de regarder ce qui nous est retiré, ce qui nous manque. Nous subissons le leurre. Et le leurre du leurre puisque celui-là emporte tout de même vers la cachette qu'il est sensé gardé. Mais Chevallier ne cherche pas à théoriser son travail. Dommage pour lui : les maîtres de la critique plastique ne lui pardonnent pas. Comme s'ils avaient eux-mêmes peur d'être pris dans les mailles des bas qui galbent les cuisses. Le textile ne filant pas il contraint les pères la morale à se défiler face à ce qui se dérobe et qu'ils ne peuvent maîtriser comme s'ils ne savaient plus quoi en dire… Chevallier les enferme dans ses rites où le désir est chantourné. Mais s’ils avaient « des couilles » ils oseraient regarder d’un peu plus près. Car en une telle oeuvre le regardeur se retrouve  près de la vie là où elle est la plus ouverte mais où l'œil ne peut voyager. Le très peu donne beaucoup et le beaucoup très peu. Et on a envie de dire à l'artiste : "Bien joué!" au moment où s'éprouve une joie enfantine et légère.

Par effet de  "masque"  ce travail est sauvé du pur érotisme comme de la fausse pudeur. Le photographe crée un univers de cristal qui sépare du monde le plus intime comme il le fait quasiment pénétrer. L'œil se fixe où le collant est collé. Pas question de détacher le premier du second et celui-ci de ce qu'il cache. Ll'habit fait la démone et le moine à la fois. Les cuisses en deviennent plus dorées et on aime encore plus leurs courbes tranquilles. Le monde entier est ici au moment même où il est confisqué. Au mieux l'homme caresse du regard : mais n'est-ce pas cela que les critiques moralisateurs de l'art ne peuvent plus supporter ?  Montrer le confluent des cuisses leur paraît sans doute un péché. Mais cela a de quoi ravir l'artiste : il n'en demande pas plus.

En tenant l'objet du désir hors d'atteinte par effet de couture Chevallier fait repousser le fantasme comme du chiendent.  Le vu et la caché s’homogénéisent loin de toute confrontation  et pour une unité secrète au sein même de l’hymen du Nylon et de la peau. Créer n’est pas plus séparer, défaire qu’ouvrir et exhiber. L’union, la fusion chair et textile  deviennent l’inverse de la « con-fusion ». Se cerne un mystère existentiel à travers un art qui seul est susceptible de lui donner formes et volumes. Nous sommes ravis devant cet objet que l'artiste ravi. Nous sommes au milieu d'un limon d'étoiles filantes et en territoire aussi interdit que suave. Le rouge du désir prend des couleurs chair mais par délégation. L'enveloppe fait le jeu ce qu'elle cache - ou presque pas. N'est-ce pas toujours comme ça que l'art, le "vrai" commence ? Que donc  reprocher à de telles prises ? Ce ne sont pas des clichés mais des épreuves. Pour une fois on les espère en rêvant de passer  par leurs mailles. Ne boudons plus notre désir.


Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.