MARIE CHIMKOVITCH : PORTRAIT DE L’ARTISTE EN DEVENIR
par Jean-Paul Gavard-Perret
On ne sait ce que deviendra l’art de Marie Chimkovitch. Une chose est sûre : en émerge une sensorialité particulière au sein même d’une retenue de froideur.
Sous une apparence froideur créée par des couleurs volontairement éteintes et sous une certaine objectivité, le jeu des formes et des teintes trahit une force évidente de la sensation. Ses « ailleurs » et ses « anges » sont d’un ici même. Et il suffit à l’artiste d’oser l’huile pour donner à son œuvre toute la force qu’elle retient encore.
La jeune artiste (on pourrait donner son âge sans faire une faute de politesse à son égard) dessine depuis toujours. Cela se sent. Attirée par le monde du théâtre elle dessine des costumes, s’occupe de décors et même de mise en scène… Les résultats sont là mais face aux réticences parentales Marie Chimkovitch y renonce et poursuit des études de philologie romane. Parallèlement elle commence à voler de ses propres ailes comme les Êtres-Anges de sa première exposition (à l’age de 20 ans). Cette exposition correspond selon l’artiste « à une époque de trouble et d’interrogations ». Elle lui permet une première reconnaissance en particulier par ses aquarelles et ses dessins. Mais ses études reprennent le dessus. Elle ne se consacre que parallèlement à sa passion. Pourtant son grand tableau « La Gare imaginaire » lui permet de réaliser la nécessité d’aller plus avant. Sa thèse de doctorat terminée elle commence son premier autoportrait. Cette tentative (réussie) lui permet, en projetant sa propre image, une confrontation avec elle-même.
Naît alors l’idée de son exposition Miroirs. A l’origine de ce projet il y a aussi un livre : Le Valet de peinture de J-D Baltassat. Le texte tourne autour du peintre Johannes Van Eyck envoyé par Philippe de Bourgogne pour réaliser le portrait de sa promise Isabel du Portugal. Le peintre a pour mission de révéler à travers son tableau celle l’infante destinée au Duc. Le tableau doit confirmer la beauté et de la virginité de la future épouse. Mais l’Infante se révèle rétive au portrait. Elle veut regarder celui qui la regarde. Elle veut être vue en même temps qu’on la voit. C’est pourquoi dans la « camera lucida » de Van Eyck elle demeure introuvable. Elle prend la pose du portraitiste lui-même. Son profil est de trois quarts, son regard observe le peintre et le regardeur. Cette vision interpelle Marie Chimkovitch d’autant qu’elle la retrouve à travers une autre œuvre du peintre intitulée Portrait d’un homme. Plus tard un autoportrait de Van Gogh provoque chez l’artiste un autre type de fascination. Le regard dur du peintre ouvre sur son intérieur au moment où il regarde celui qui le contemple. Elle découvre à travers ces deux maîtres le sens de la peinture qu’elle va reprendre.
Son premier portrait fut celui de Katia, la fille de son compagnon : « Un magnifique échange a eu lieu ; c’était comme s’ouvrir à l’autre, se projeter dans son regard » dit-elle. Le projet de Miroirs prend alors tout son sens. « À première vue il s’agirait plutôt d’un monologue » assure l’artiste mais c’est bien plus que cela. Par effet de miroir l’artiste apparaît au sein de ce qui devient un dialogue avec le ou la portraituré(e) sans chercher à l’embellir mais en tentant de capter une vérité certes subjective mais une vérité tout de même. Quant à ses « natures mortes » elles deviennent une autre manière de fixer le temps qui passe à travers l’évolution des fruits et des fleurs.
Pour l’heure l’artiste n’ose encore que trop peu les techniques lourdes en matière. Ces dernières ne permettent pas la rapidité et la force intuitive du pastel mais on espère que l’artiste va oser de plus en plus la confrontation avec l’huile ou l’acrylique. Elle le peut. Elle se le doit. Au moment où l’art contemporain est devenu si souvent de l'art pompier, avec surenchère de clinquant, provoquant, dégueulasse souvent, avec une débauche de nouvelles technologies scintillantes, Marie Chimkovitch peut rentrer dans la catégorie des singuliers de l'art dont la Belgique garde le secret. Elle peut continuer comme un Balthus qui fut critiqué tellement longtemps car il restait figuratif à une époque dirigée par l'avant garde et l'abstraction ou comme un Morandi qui demeura solitaire et indépendant et ne changea pas son rythme de création.
On sent en effet chez Marie Chimkovitch un potentiel immense. Sous les strates de la matière, ses portraits, ses natures mortes et ses paysages peuvent devenir non seulement des allusions mais des alluvions au devenir humain. Certes l’artiste peut aussi aller du côté d’autres techniques. Une fois conquises elles deviendront apaisantes comme une méditation et cela pourra provoquer une confrontation avec l'idée, l'expression de l'émotion qui est fulgurante, brève, violente comme le geste au pastel. L’artiste a devant elle tout le temps pour explorer différents types de « reliquaires » et d’extrapolations matiéristes ou non. Elle a déjà compris que c’est dans l’atelier que tout se passe. Il doit rester son laboratoire. Avec la sensation du vécu intense, à l’épreuve de ses œuvres en devenir, en osant le noir comme les couleurs violentes surgira une vision aussi pacifiée que complexe d’apaisement par laquelle le regard du regard regardant (et ce par divers biais) gardera toute son importance.
Reste à l’artiste à explorer dans cesse et à mettre en chantier de nouvelles voies. Sa formation philologique elle-même peut lui servir d’appât. Même si nul ne peut savoir où la vie de l’artiste va conduire son travail, on comprend que c'est de l’existence de la Gantoise qui nourrit et nourrira son œuvre même si elle ne la surcharge jamais d'un excès de biographie. Les œuvres déjà réalisées restent déjà mystérieuses. Elles permettent à tout spectateur de se les approprier et lui-même de projeter ses propres questions, souffrances, joies, errances. Sous l’apparence d’évidence ce travail demeure non hermétique mais tellement riche qu’on se laisse embarquer sans trop rationaliser. Ce sont de petits moments de bonheur ou de questionnement enfermés dans un rectangle pour les retenir. Et pour retenir le temps : « Oh temps suspens ton vol et vous heures propices, laissez nous savourer les rapides délices »... On attend la suite..
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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