Artistes de référence

Christiane Sintès

» Librairie Arts-up
en association avec Amazon

 

Christiane Sintès

Née en 1951 à Limoges, Christiane Sintès vit et travaille en Isère. Après des études scientifiques, elle se forme à la photographie. Elle explore les territoires du visible et de l’invisible, en pratiquant l’autoportrait ou en poursuivant la trace d’une présence laissée dans le paysage. Elle privilégie des techniques comme le sténopé ou l’utilisation de pellicule infrarouge. Son travail a été notamment exposé à l’artothèque de Grenoble, la MAPRA à Lyon, la Galerie d’art contemporain de Mourenx, la Galerie du Larith à Chambéry, la Galerie L’oeil écoute à Limoges ; ses oeuvres sont présentes dans les collections publiques des artothèques de Grenoble, Chambéry, Annecy.


Cette publication réunit des images qui attestent de la vitalité de la création photographique contemporaine. Les oeuvres sélectionnées ont toutes été réalisées en France, incluant les commandes faites par des institutions publiques à des artistes "invités" à travailler en France pour une période plus ou moins longue. De plus, acquises par le Fonds national d'art contemporain et le Musée national d'art moderne, entre 1986 et 1996, elles témoignent, sans exclusion, des diverses pratiques de la photographie. Chaque oeuvre présentée est commentée dans le contexte plus général de la création photographique de son concepteur.

» disponible chez Amazon

CHRISTIANE SINTES OU L'EXTINCTION DES FEUX
par Jean-Paul Gavard-Perret

Cela ne sert à rien de presser le réel pour voir s’il en sort des images. Cela ne sert à rien de vider les images pour en filtrer le jus de la réalité. Christiane Sintès qui a toujours utilisé le temps pour dire son passage le sait : "Ce qui m'intéresse ce n'est pas à proprement parler le réel, ni ce qui est au-delà, mais la confrontation, le renvoi de l'un à l'autre". En photographiant, je tente de capter cette intuition". La photographie devient donc une extrême pointe et une étendue. C'est pourquoi chez elle l'art est l’assassin de l’artiste. C'est pourquoi Christiane Sintès va chercher d'une part dans l’ombre et les dagues du temps la persistance d’anciennes traces (image dans l'image) et d'autre part au milieu d'une sorte de brume sa propre silhouette et ce qu'elle recèle. C’est ainsi qu'elle essaye d’ordonner son désordre et de désordonner l’ordre : ordre du monde, des choses, du temps et d'elle-même par le regard que l’artiste porte sur eux. Clichés à l'infrarouge et sténopés permettent - par le long temps de pose qu'ils nécessitent - de saisir l'entre, le vacillement, l'indicible mouvement au sein de ce qui depuis longtemps n'en possède plus (sur les tombes, des visages en médaillons des disparus marqués par l'usure des saisons ou ce qui à l'inverse ne fait que passer (fugacité d'un mouvement saisi-brouillé).

Au milieu des belles rangées des tombes, l’ordre semble évident, mais l'artiste va de l'une à l’autre selon des lignes imaginaires qui  se croisent et se recroisent. Mais, au bout du compte, les figures des morts sont dans la chambre noire pour une autre présence. On ne commémore plus : on signale. Au milieu du quotidien, le désordre semble évident, mais l'artiste en fixe des états pour inciser le poids de la fugacité de l'instant. On ne retient pas pour autant, on filtre, on épure. Dans ce double mouvement d'apparition-disparition il s'agit toujours d'embrasser des visages ou des silhouettes évanescentes de fantômes sentimentaux. Ce ne sont plus des restes que Christiane propose mais des seuils - juste avant l'effacement - qui ne disent pas forcément des états d’un passé mais plus certainement le présent et ils anticipent sans doute sur le futur.

Il y a donc là des éclats de vie qui étonnent l’œil du spectateur malgré l’accommodation à la surprise que produisent ces présences. L'artiste, par une douce violence, une attaque suivie de déchirement ou de dépouillement déploie son geste créateur loin de tout effet fantasque. L'ensemble est empreint à l'inverse d'une forme de gravité. Et la photographe crée un labyrinthe temporel où le regard en se perdant retrouve un relief et un ordre apparemment abolis. L’artiste sait en effet que ce n’est pas “ gentiment ” qu’on peut passer de l’ordre du dehors (réalité) au désordre du dedans (art). Ce qui s’inscrit, ce qui fait l’image (et non ce qui fait image) n’est plus de l’ordre de la représentation mais de la re-présentation à laquelle il faut se confronter avec empathie afin de comprendre ce que ça cache et qui peu à peu se découvre derrière l’apparente mise en scène soit qu'elle construit, soit qu'elle emprunte à d'autres photographes portraitistes d'un temps révolu. C’est la façon aussi que possède l’artiste de nous faire glisser d’une sorte de classicisme à un minimalisme, une épure. A nous ensuite, comme la créatrice , de trouver notre chemin là où elle a infiltré son ordonnancement.

Une des conséquences particulières de cet ordre est de questionner les dimensions de la photgraphie et d'en jouer l'espace afin de poser comme réalité première que rencontre et doit résoudre l'artiste : le rectangle qu'elle cerne. Outre la "platitude" de la photographie, le problème de ses coins et de ses bords reste capital. L'espace virtuel des formes et les références géométriques des plages grisées impliquent l'ensemble des méthodes pour résoudre sur un seul plan les problèmes à trois dimensions de la géométrie descriptive. C'est là la complexité du problème du réel transposé dans la photographie (comme d'ailleurs dans la peinture). Les photographies de Christiane Sintès interrogent la surface et ce qui dans cette surface devient un rectangle. Cependant elle ne tend pas à s'enfermer dans le cadre restreint d'une photographie strictement géométrique. Elle cherche à se situer au plus juste d'une revendication de toute la surface de la photographie et des antagonismes qu'une telle revendication réserve surtout lorsque la photographie se confronte à une autre qu'elle contient. Il existe donc, chez la photographe, un jeu, un passage constant, une circulation d’ une idée simple aux termes complexes mais aussi des termes simples pour une idée complexe dont le but est de nous laisser perplexes.

C'est de cette façon et au plus loin de ce qu'il faut appeler la réalité - à savoir le langage qui la parle - que Christiane Sintès s'approche de l'extra-réalité à l'horizon de toute expérimentation de la photographie. Une telle approche n'est pas sans risques, mais les clichés les plus importants de l'artiste s'imposent par un climat tragique de mystérieuses correspondances où la photographie dans ce qu'elle a de conscient et d'inconscient paraît porter l'abîme qu'à la fois elle domine et qui la fascine. Dans l'évidente simplicité qu'elle construit, la photographe invente ainsi la re-connaissance de formes singulières, simples et spontanées qui introduisent au cœur du réel un autre chœur (à la fois muet, polyphonique et anti-lyrique) bref une autre réalité.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie (UFR Affaires internationales). Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.