Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Christiane Tricoit


 

Christiane Tricoit

Née en 1945.
Vit et travaille à Romainville (93) en attendant de le faire à Garrosse (40).
Après des études de lettres, la fréquentation d'ateliers d'arts plastiques et diverses formations aux métiers de l'édition et de la presse, elle a travaillé d'abord comme pigiste dans l'édition, puis aux Nations unies (NY) et longtemps dans la presse, principalement au journal Le Monde.
Elle a créé l'association Passage d'encres en 1995, ainsi que la revue et les éditions homonymes, qu'elle dirige et dont elle assure la conception artistique.

Passage d'encres :
www.inks-passagedencres.fr



Trois faces du nom
de Jean-Paul Gavard-Perret

Les images osent à peine se poser à la surface. On distingue les traits, les faits demeurent presque imperceptibles avant de s'amasser peu à peu à travers les destins croisés de deux peintres (Gauguin, Hooper) afin qu'un troisième apparaisse. Il y aura donc juste ces images qui découvrent mais ne montrent pas, qui lancent, par la bande, une sarabande.

» disponible chez Amazon

Christiane Tricoit : du négatif à l'espoir

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Christiane Tricoit anime de toute son énergie une des plus belles revues contemporaines : "Passage d'encres". Mais elle écrit, dessine, encre, photographie et chante. Elle est éditrice aussi qui permet de faire découvrir des écrivains et artistes méconnus tel que récemment Pietr Lincken. . A elle seule chacune de ces activités doit sans doute ne pas être totalement satisfaisante. Pourtant en chacune il est des présentations du monde qui ébranlent l’être sur ses bases, ses fondements et croyances. La créatrice explore des états vacillants et toujours menacés de l’être - soit intérieurement soit par les conditions sociales et politiques. Sa quête personnelle s'oriente toujours vers les border-lines où les barrières du moi cèdent en des extases nues.

 

Dans ses photographies (de News-York par exemple) elle retire la robe des apparences. Et tandis que dans sa revue un feuilleté théorique se superpose à la pratique en des textes qui dénoncent l'écart irréductible - lui-même objet de pensée - qui sépare l'homme du réel dans son approche plastique surgit quelque chose de plus primitif, violent mais paradoxalement poétique.

Christiane Tricoit n'aurait pas du être artiste et poète : elle est trop intelligente pour cela. Néanmoins elle a su faire de son art et de son écriture poétique, comme Novarina, "des exercices d'idioties". Son œuvre se constitue autour d’une suite d’ouvertures et d’anéantissements, d’affirmations liées à la négation. La créatrice contraint par ses dessins, ses traces et ses textes minimalistes à reconsidérer les rapports qu’entretient l'art et la littérature avec eux-mêmes et avec la vie. Surgit une méditation pratique sur l’impossible là où Christiane Tricoit tente de répondre à l’appel inouï que le réel nous adresse. Elle n'a cesse de provoquer une considération nouvelle de la représentation du corps et du monde. C’est pourquoi ce qu’on pourrait prendre parfois pour du nihilisme doit se rapprocher de la définition qu’en donnait Heidegger : “ La non pensée du néant ”. C’est pourquoi aussi même lorsque l'artiste semble se placer du côté du négatif qui l’oblige à déplacer les choses et les genres elle demeure l’exemple même de la créatrice anti-nihiliste, antifasciste.

Photographier pour elle revient à diriger le hasard. Et la photographie peut parfois devenir une pierre lithographique sur lequel on jette un acide aveuglant. C'est aussi un aphorisme de la photographe dont la nécessité interne nie l'illusion du réel par la coupe franche qu'elle propose. La présence devient un point de vertige où l'être n'apparaît que négativement. Chez elle la photographie ne fait pas appel "au lieu d'unité", elle devient un exercice jamais démonstratif mais qui dégage le regard de l'étau métaphysique. Il prouve enfin combien poser le regard et le monde ce n'est pas imposer le sens au signe mais perdre l'un dans l'autre (comme la lumière dans l'obscur). Et ce jusqu'à la dilution du rapport en ce point d'"illisibilité" où l'apparition est surgissement inconscient du tout autre,

Une telle vision des choses l’a sans doute contrainte à ne pas pouvoir devenir une artiste totale. Elle reste trop au cœur des interrogations du temps sans pouvoir se dégager de la dimension critique indissociable à son œuvre mais elle établit dans son œuvre plastique la part du désir , de la déchirure, de la béance et de l’indicible. Et si elle ne peut se résoudre à redevenir comme Rimbaud un enfant pour qui le monde signifie l’expérience de l’isolement et de la perte elle est capable d'oser en signifier l’effervescente beauté de l'horreur. Amie des plus grands écrivains de l'époque (Faye, Montel et d'autres moins connus) elle trouve un moyen de forcer le passage et de déplacer les lignes. L'intensité de son approche tient souvent de la réitération d'images simples (mais la plus simple image n'est jamais simple) recherchées pour leur force particulière (angoisse, rire, larmes, “ consumation ”, jeux des contrastes, des paradoxes ou autres oxymore.

En elle l'artiste s’en tient toujours à la recherche de l’excitation afin de créer chez le spectateur à la fois l’éveil et le malaise. C’est cette excitation qu’on peut nommer aussi obscénité que Artur Miller définissait ainsi “ objet majeur de nos craintes qui à la force de nous éveiller à ce qui se cache en nous ”. Partage d’un éveil, d’un malaise voilà ce vers quoi Christiane Tricoit assigne le spectateur comme le lecteur. On a parfois l'impression qu'à forcer de batailler, l'artiste est lasse. Pourtant l'indifférence ne sera jamais son empire. Elle sait passer outre ses instants de découragemen. Elle soustrait l'art à son ordre de gaine, de fourreau ou d'étui afin de lui ajouter du substrat. Soudain l'art redevient un signe qui échappe à sa simple fonction de communication et de référence afin d’atteindre une fonction supérieure. Les images font alors ce que les mots ne font pas. L'art devient avec elle un trajet. Non seulement l ’"envoyeuse" mais son destinataire détermine son existence. Mais en ce rapport intime le travail de l'artiste accède à une valeur universelle. Il représente une fenêtre qui permet de comprendre ce qui se cache derrière. Par sa “ surface ”, apparaissent les devenirs les plus intimes. Photographies et dessins ouvrent à l’imaginaire de l'attente. Il existe dans cette réunion quelque chose d’unique qui n’appartient qu’à l'artiste.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.