Les murmures de Christine Morin : la force et la douceur
par Jean-Paul Gavard-Perret

Christine Morin - L'absence où ils se sont cachés 81x130
courtoisie de l'artiste
On se souvient de la phrase de Winnie dans Oh les beaux jours : "Assez les images". Cet appel, Christine Morin le réitère non pour les effacer mais pour qu’elles ne soient pas dans sa peinture qu’une ombre passagère et qu’elles la et nous bouleversent. Sensible à l'étroite parenté qui relie son interrogation existentielle fondamentale à la réflexion sur la peinture, l'artiste désire s'extirper de la flatterie des images fausses pour conduire les siennes vers l’ image "idéale" non par :" suppression et l'anéantissement du monde" (Schopenhauer) mais pour sa rédemption particulière. Ecoutons l’artiste : « Je cherche, j’observe, je guette. Je ne vois rien, si je vois quelque chose, je change. Je sens, je devine un moment juste que je tente de laisser arriver, de ne pas perdre ». Avec le blanc, l’outremer, le cadmium clair, le carmin foncé et le jaune de chrome l’artiste va à l’assaut du temps car « la couleur est présente dans la nuit et dans la lumière elle dit la vie ». C’est comme la pensée dans le cœur d’un désert. Ses couleurs envahissent le cœur des dunes mouvantes et asséchantes. Elles donnent une forme au vide et une musique au silence (comme disait déjà Braque). Christine Morin se veut donc avant tout chercheuse d’une sorte d’absolu et une passeuse d’intensité. Sa peinture est aussi solaire que léthéeene. Elle l’a puisée en travaillant d’abord d’après modèle avant de casser tout cela et aller à la recherche d’une autre vision organisée en rythmes et éclaboussures avant d’aller vers des matières plus denses où le danger de l’embourbement guette. Mais c’est le prix à payer afin de poursuivre plus avant et découvrir non un style mais lune langue.
Ce que cette artiste nomme parfois sa « non figuration » n’est pas une négation. Ou disons que celle-ci n'exprime plus rien de négatif mais dégage de l'exprimable pur. L’image qu’elle crée vient donc de loin : c’est une sorte de « voix » qui sort du fond de l'abîme de l'être, du moi dissous, du Je fêlée, de l'identité perdue. A partir de la mise en abîme de l'être sa peinture est devenue le surgissement possible d’un impossible a priori. Il remonte peu à peu à mesure que l’artiste se découvre au plus profond d’elle-même. Christine Morin possède chevillée à elle la conviction que la peinture est autre chose que la possession carnassière des apparences, autre chose que cette mimesis en laquelle, depuis la Renaissance italienne et jusqu’au Xxème siècle, elle s’est parfois splendidement fourvoyée et dont le prétendu "réalisme" représente la forme la plus détestable. L’artiste ne nous emmerde pas avec des histoires d'objectivité et de choses vues. Elle s’est barricadée contre l'invasion de cette illusion illégitime. On retrouve chez elle un chemin tracé par de Stalle, Riopelle, Sam Francis, Tal Coat. On sent l’artiste appelé par la quête de quelque chose qui se tient entre espace pur et pur espace. Se découvre dans beaucoup de ses œuvres un élément qui répond à ce que Balzac écrit dans « Le chef d'oeuvre inconnu » : « la nature comporte une suite de rondeurs. Rigoureusement parlant, le dessin n'existe pas ». Christine Morin ne cherche donc pas à « paysager » elle ouvre la peinture vers une autre voie en l'excluant de la représentation de la nature ou de la réalité En ce sens elle est bien une « abstracteuse » de quintessence.
Mais détrôner les objets en faveur de ce qui les sépare est insuffisant. Il faut sortir la peinture du « décor ». La beauté ne suffit pas. L'artiste en appelle à une peinture où se manifeste l'être à vif, là où se nouent lumière et obscurité. Elle est attirée par ce que le critique d’art américain Webs nomme une peinture "formlessness", une peinture sans forme qui tend à créer ou recréer un lieu et qui est capable de donner à l'être le secret de son identité verrouillée. Refusant toute peinture qui peut, de près ou de loin, suggérer une figuration abusive, Christine Morin opte donc pour celle dont les possibilités d'expression tendent à suggérer l’approche de la vérité de l’être à travers les effets qu’elle produit .L'Imaginaire pictural particulier d’une telle artiste tient à la puissance paradoxale à creuser le monde aux antipodes du motif. La créatrice ne veut retenir qu'un énoncé pictural où l'image est dissoute dans la plénitude lacunaire de ses couleurs fondamentales jusqu'à ce qu'elle éclate. En cette approche on pourrait croire voir émerger une nostalgie éperdue de la pureté. Mais ne faudrait-il pas voir, plutôt, une accession à la visible présence de la présence cachée ?
Christine Morin accepte encore une sorte de figuration. Mais n’est-ce pas là pour elle qu’un étrange ordre des choses, fait d'ordre en mal de choses, de choses en mal d'ordre ? Toujours est-il que pour elle la peinture reste la quête suprême en une figuration de l’infigurable. Emerge une peinture à peine cristallisée sur la toile. Elle semble se décaler, fuir, se dérober plus qu'elle n'enrobe dans ce qui tient au décrochement visuel « à la limite de l’instable » précise l’artiste. Une telle entreprise artistique est la procédure digne de dénuder les images acquises et fausses ou insuffisantes. Le blanc en est le fondement , il en forme la ponctuation exaspérée dans des espaces denses mais légers au moment où les couleurs n’illustrent pas mais transposent en devenant des forces qui n’enferment pas mais ouvrent en allant de dehors au dedans et de l’intérieur vers l’extérieur. Se soumettant à une volontaire absence de rapports entre le réel comme le surréel et l'art, Christine Morin représente au mieux l’artiste "idéale" qui écarte l'exercice de la peinture de toute tendance réaliste, comme de toute tendance au fantastique à travers des traces irréversibles libérées des contraintes spécifiques de la spatialité picturale admise. L’artiste ne cherche pas l'hallucination par les images qu'elle crée, mais l'accession à une sorte de « littéralité » qui permet de toucher en des lieux inconnus
Dans une telle approche sont éliminés toutes surcharges rhétoriques et effets de métaphores. Sa peinture, en apparence "impossible", semble pouvoir se situer à l'extrémité de la logique de l’histoire de l’art tel qu’il est aujourd’hui. Elle possède le mérite rare de ne pas conférer de stabilité "concrète". A l'inverse elle demeure hantée par la difficulté d'obtenir quelque chose de solide. Christine Morin est donc un peintre capable de pousser la peinture vers un ailleurs et elle porte la charge de représenter une peinture au-delà ou plutôt à côté de toute la tradition occidentale. Ajoutons que l’artiste sait que l'objet de la représentation résiste toujours à la représentation. Elle nous apprend (comme elle l’a appris elle-même) à voir ce que la vue cache. Elle arrache du visible quand le visible s'arrache à nous. Elle nous permet donc de voir enfin l’invisible en nous. De la même manière qu'un Michaux - qui dans "Origine de la peinture" déclare :"Ainsi fut établi parmi les hommes combien l'image des choses est délectable", Christine Morin n’y trouve son compte que lorsque la peinture en bafouant toute fixité crée un passage hors de l’ombre pour une "résurgence". En ce sens on peut dire qu’une bonne peinture n'est pas une image. A savoir une ressemblance avec le connu. La peinture de Christine Morin est donc une bonne peinture. Et comme « sa peinture est dans sa vie ». C’est donc nous l’espérons une bonne vie.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
(Les citations de l’artiste sont tirées de la revue « Regard », n° 85 éditée par Maris Morel.01260 Le Petit Abergement.)
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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Christine Morin