CHRISTO : OVER THE RIVER OU LE CREPUSCULE DES DIEUX
par Jean-Paul Gavard-Perret
Pour son nouveau projet prévu en 2014 Christo va déployer des panneaux de toile suspendus horizontalement très au-dessus du niveau de l’eau de la rivière Arkansas. Ils suivront la configuration et la largeur du cours changeant de la rivière, pendant une période de deux semaines et sur une dizaine de kilomètres. Le projet est à la fois cher et compliqué. L’artiste pour l’autofinancer entièrement fait le tour du monde en vendant les dessins et plan de ce projet tout en continuant les tractation pour obtenir de l’état du Colorado et du “Bureau of Land Management” l’agrément sur l’Impact Écologique (EIS) pour la mise en place du plan de construction de deux ans. Des câbles d’acier, ancrés sur la partie haute des berges de la rivière, la traverseront et serviront de points d’attache pour les panneaux de toile.
C’est après avoir parcouru près de 23000 km dans les Montagnes Rocheuses au début des années 90 Durant ces voyages que Christo, son épouse et leur équipe a examiné 89 rivières dans les Montagnes Rocheuses, dans 7 Etats différents et six lieux possibles ont été découverts. Après avoir revu les 6 rivières durant l’été 1996, la Rivière Arkansas a été retenue. Des recherches aérodynamiques ont été conduites par les ingénieurs dans une soufflerie et sur le site. Les panneaux de toile tissée, cousus à l’avance et munis de rangées d’oeillets sur les bords perpendiculaires à la rivière, créeront des vagues chatoyantes. Vu par en dessous au niveau de l’eau, la toile lumineuse et translucide révèlera les contours des nuages, des montagnes et de la végétation. Vu de dessus elle créera une écharpe blanche venant déranger – mais à bon escient – le paysage naturel.
Le voile va une nouvelle fois crée le mythe par sa capacité non à cacher mais à déplacer le regard. L’artiste fait tarir l’objet. Ou le lieu. Comme dans le cas de son projet sur la rivière Arkansas. Pour celui-ci des panneaux de toile seront suspendus horizontalement très au-dessus du niveau de l’eau et suivront la configuration et la largeur du cours de la rivière sur plus de dix kilomètres. Cette longue écharpe parfois interrompue pour des raisons esthétiques ou pratiques (présence de ponts, rochers, arbres) créera à une serre qui sous l’effet d’ombre initié accentuera sur ses bords de nouveaux jeux de lumière et une nouvelle vision du paysage par dessus comme par dessous.
Christo va permettre une nouvelle fois au regard de se tordre dans une « malrencontre ». La vision se trouve altérée par l’écran textile et comment le paysage de canyon se décompose. Celui qui regarde en descendant la rivière possède soudain ce que Lacan dans un de ses nombreux glissements de mots nomma « un regard à mère par effet poisson »… Le psychanalyste a raison : la déception première que provoque la stratégie artistique entraîne l’empêchement de la vision habituelle et donc une déception. Toutefois, privé de ses habituels repères, peu à peu le regardeur se sent heureux. Heureux comme un poisson dans l’eau !
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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