CLAUDIA TRIOZZI : AÎTRE IMAGE
par Jean-Paul Gavard-Perret

Claudia Triozzi
It Is My Level / Sans titre (convulsion)
2002, photography: Olivier Charlot
70 x 70 cm, caisson lumineux
(communiqué presse Galerie Maisonnneuve)
Claudia Trozzi est une danseuse et chorégraphe célèbre. Née en Italie elle a quitté son pays d’origine pour la France en 1985. Elle travaille autour de divers soli. Lauréeate de la Villa Médicis et 1999 et de la Villa Kujomata de Kyoto en 2004 elle est aussi plasticienne et performatrice. Ses apparitions et ses créationsw font tomber le langage déjà codé. L'artiste glisse vers d’autres mouvements de sa silhouette offerte. Sous ses pas et sous les cris des oiseaux près d’un parking elle crée par exemple des haltes. Elle reprend les étapes d’un devenir. De son corps fardé et provoquant sort une force primitive qui parle au plus profond. Restent les plis du coeur comme des points de croix. Reste une femme en strass et star sur le capot d’une limousine rose. Quelques laisses de blanc d'une peau immaculée, provocante. Le regard boit dedans. Car il y a le pacte de l’inachèvement ou plutôt de l’accident. Fractures, fragmentations, glissements. Traversées des nocturnes. Dehors, la ville pèse : trop de couples y paraissent heureux. Le noir racle l'image. Quelques laisses de rouge. De rouge baiser. L’ivresse y demeure. On n’en demandait pas tant.
Tout rappelle ici Antonioni : Désert Rouge, La Notte, Blow up. Multiple du multiple. Malgré l’angoisse, jamais de fermeture dans la lumière de soir. Le blues. Mais d’aube. Le contre-jour. Une partie de tennis, mais la balle est inutile. Seule le geste performatif compte pour que les bruits de la foule s’élèvent comme une rafale de vent. L’interstice plus que l’éclipse. Il faut être soufflé Entre le signe et l’instant Claudia Triozzi impose ses relations lacunaires, ses juxtapositions insensées. Ce n’est ni l’oeil, la main, l’intelligence, le corps, l’inconscient, la tradition qui travaillent : c’est leur fusion dans l’intervalle du vide et l’énergie de la matière réconciliée. Récolte du dehors Récolte du dedans. Dans le charroi du temps.
L’image n’est ni fixe ni muséable : c’est une masse d’indices de ce que celle que nous chérissons transporte. Mais en même temps l’artiste les décharge par surcharges et elle nous renvoie à une frontière entre deux chaos : celui où il n’y a rien à voir, celui où il y a du trop. L’art performatif ouvre à tous les sens possibles que - non sa matière - mais sa nature suggère et sollicite. Champ de fouille du destin, paroi, carlingue, écorce, paupière, gravure, œillade, empreinte, mue de serpent en cette extrémité qui ne supporte plus que le mot amor ou l’injonction à mort. L’artiste nous apprend à savoir ce qu’aître et demeure veulent dire : non pas où nous habitons mais ce qui nous habite. Au sensible la femme qui hante donne la plénitude de formes primitives. Ce qui fascine c’est son horizon, ses creux, ses rebonds, l’inverse (du moins nous le croyons) de sa ténèbre, l’extase troublante qui décourage les morts.
Déluge d’air là où Claudia Triozzi lutte avec les formes pour ne pas trop les surcharger et ne pas trop les effacer non plus. Elle s’approprie leur substance par delà les apparences. Par son « jeu » et ses mises en scènes elle touche la matérialité occulte de l’image, sa substance dévorante. Avec une telle artiste; les contours tremblent, s’évaporent dans l’atmosphère tout en préservant leur apparente authenticité. Voici la plage poreuse des secrets. Nul avant n’avait dit dans quelle langue le sable les parlait. A ce point, ce qui compte c'est d'entrer dans l'obscur, dans les trous mais vers quel abîme, et vers quelle faille ? Axe horizontal qui oscille. Zones d'ombres jamais cessées. Sans cesse recommencées. A l’horizontalité répond la verticalité. Appel muet d’un seuil à franchir. L’artiste nous met devant notre folie par tout ce qu'elle "dévoile", notre folie de croire, de croire entrevoir, tout « ceci » en « cela » comme Charybde en Scylla pour le pire mais aussi le meilleur. De telles "images" ne sont donc pas des "arpents de paresses » (Cocteau) mais une marche forcée, pas à pas et face contre terre, à la recherche de la découverte de qui nous sommes, de si nous sommes. La performance n’et pas là pour subjuguer les naïfs mais les mettre à l'épreuve de ce qu'ils voient. Cette recherche est une entente avec l’inespéré.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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