Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Gabriella Cleuren

Gabriella Cleuren

Gabriella Cleuren : la page Mirondella - le site



Cent énigmes de la peinture
de Gérard-Julien Salvy

Depuis des siècles, le langage de la peinture est riche en énigmes ou équivoques mystères du modèle ou de la main à laquelle on doit l'oeuvre, incertitude quant à l'identité du sujet, incohérence de sa représentation, contradiction troublante entre le titre du tableau et ce qui est montré, jeux illusionnistes liés aux vertiges du regard et au contenu crypté. Ce livre dévoile cent de ces secrets. Au terme de sa lecture, vous ne regarderez plus les tableaux comme avant!

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GABRIELLA CLEUREN : LA PESANTEUR ET LA GRÂCE

par Jean-Paul Gavard-Perret

Dans le « vieil » espace de la toile : toutes les joies et les inquiétudes de Gabriella Cleuren se décomposent afin de se recomposer selon un imaginaire d’élévation et de mouvements. Sa peinture, parce qu’elle est vraie, devient une série mouvante de plans. Mais s’il y a le plan il y a aussi la matière qui repose ou plutôt fait corps avec lui puisque cette matière le travaille « du dedans ». D’où cette dimension rare dans l’art contemporain : la recherche terrestre de l’envol, l’appel d’air mais au sein même de ce que la matière possède de plus dense et de plus organique. L’espace du ciel lui-même devient un volume. Les toiles surgissent telles de grandes constellations. Elles sont aussi des fixations tout en pensant la fixation comme un déplacement dans la forêt des songes où Gabrielle Cleuren met des couleurs genièvre afin de caresser la nuit et pour échauffer l'âme.

Chaque toile semble tourner le dos à l'achèvement pour révéler des failles.  Mais qu’on se rassure des seins plus chauds que l'horizon au milieu de l'été surgissent ça et là. Ils vivent près du coeur, en trahissent ses courbes, ses marées. Ce qui compte ce sont les interstices qui enchantent la toile. Le regard se perd où se devine une orée, un espace dans lequel le désordre serpente.  Sauvagerie du rêve - ce qu'on nomme en néerlandais herbe noire -  l'histoire simplement. Par delà le rebord l'égarement du corps et ce qui use la langue de la peinture. Le corps y devient la sentinelle des songes ; il engage à la course folle du lièvre et de la tortue. Quelque chose dépasse à l'épreuve du temps.

Les peintures de Gabriella Cleuren sentent bon. On aime les regarder car on aime s'en parfumer. Elles sentent le bouleau et le genévrier. Elles sentent aussi le bois mouillé, l'aneth, l'aspérule et la neige des Pays Bas. Ces odeurs surgissent par la singularité de l’empreinte et une lumière particulière. Celle ci est créée par la densité des matières et le geste qui les anime. L’artiste montre par celui-ci que nous sommes unis à chaque détail, à chaque chose, et surtout à chaque femme. L’être n’est qu’une espèce d'un ordre primitif que Gabriella Cleuren développe en des gestes préhistoriques - au sens propre. La trace parfois des doigts sur le support rappelle l’acte de l’homme des cavernes qui marquait de son empreinte la paroi de pierre pour témoigner.  Tout se passe comme si l’artiste pensait que choses et matières sont des corps solides mais qu’à l’intérieur existe un dynamisme énorme et un sentiment de mystère. Ils ouvrent à d’autres niveaux de réalité un peu à la manière des mystiques qui savent que pour atteindre un certain degré de concentration mentale il faut parvenir à devenir disponible avec une conscience déjà préparée sinon à la transcendance du moins au revers des apparences.

Tenter de s'approcher de l'œuvre de Gabriella Cleuren revient donc à glisser dans les images faussement naïves mais tendres où remonte une histoire faite de failles mais aussi de présence obstinée. Une telle figuration fait deviner l'annonce  d’un éden toujours possible mais elle désigne et dessine aussi l'écart qui nous en sépare. L’ouverture est donc de l’ordre de l’esquisse  autour de laquelle louvoie une forme de discrète volupté drapée de rose et de bleu pâle. L’artiste crée ainsi des abîmes par le compact et le fragment, elle fomente la dispersion et l’ordre pour maintenir le mystère de ce qu’il en est de l’amour symbolisé dans ses toiles par des corps exposés. Mais sa peinture fait fondre les ressemblances classiques et appelle à celles que nous ne reconnaissons pas encore. Reste  donc  un seuil d’égarement, une errance car en un tel jeu de formes surgissent des équivalences existentielles mais de ce qui n’est que suggéré et qui nous échappe.  Soudain la conversion est possible à qui veut faire l’effort de plonger dans de tels miroirs de fusion. En leur sein comme en ceux des femmes la présence d’un ineffable parle et - qui-sait ? - nous caresse un peu..

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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