Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jean Cocteau

L'art n'est plus fait par ceux qui avaient l'habitude de le faire, mais par ceux qui le montrent : gens de musée, fonctionnaires de l'art, collectionneurs, communicateurs et mécènes. Aux artistes se substituent les commissaires : commissaires d'exposition, commissaires à la circulation, commissaires priseurs. C'est le monde de l'art qui fait l'art. L'ouvrage d'Yves Michaud n'use pas de ce constat pour dresser un procès contre l'art contemporain, pas plus qu'il n'y voit le couronnement d'une approche seulement sociologique de l'art. C'est plutôt pour lui la condition actuelle de l'art, l'horizon dont il faut partir pour en parler. Ce qui n'implique pourtant pas un relativisme total. Sans mettre en avant d'a priori esthétique ou moral, ce livre montre que l'art contemporain peut exister tout en s'affranchissant de toute référence à l'œuvre et au public.
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L'auteur
Philosophe, membre de l'Institut universitaire de France, Yves Michaud a été, de 1989 à 1996, directeur des Beaux-Arts. Il dirige actuellement l'Université de tous les savoirs. Auteur de nombreux ouvrages d'esthétique et de philosophie politique, il a notamment publié L'art à l'état gazeux et Critères esthétiques et jugement de goût .


 


COCTEAU ET LE MIROIR

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

« Jean Cocteau sur les pas d’un magicien », Palais Lumière, Evian, jusqu’au 21 mai 2010.
 
Chez Cocteau côté art l’essentiel est le dessin. Il est certes aussi peintre, décorateur et cinéaste. Mais le dessin en quelque sorte caricature et concentre l’œuvre plastique. L’univers poétique, féerique, merveilleux plaît ou ne plait pas. Pour l’apprécier, il faut aimer les mains, les candélabres et les miroirs. Il faut aimer la mythologie et les contes même dans leurs côtés les plus kitsch et les plus aléatoires - ce qui est un comble lorsqu’on parle du mythe.
Cocteau s’est en quelque sorte gâté et a sacrifié son art à l'horizon de son propre reflet Très vite d’un mouvement d’abord secret entre l’antique et le présent et en passant à la sphère publique tout se met à porter à faux. Et paradoxalement celui  qui n’a jamais fait la même chose, celui qui aimait tant le nouveau et la vitesse donne  une impression de figé, de répétitif.

A cela sans doute une raison esthétique : l’œuvre est traversée par la mort jusqu’à une forme de répétition. Dès lors la créativité ressemble étrangement à une duplication inconsciente sauf lorsque Cocteau collabore avec les Bresson, les Delannoy et même s’il éprouve un peu de mépris à leur égard parce qu’il se sent mal aimé ou pas suffisamment mis sur le devant de la « photo » par eux.

Et c’est bien là le problème de Cocteau : à vouloir trop briller, trop parader, il s’est mazouté les ailes.  Il s’est brûlé  lui-même au poison du narcissisme.  A vouloir  être Picasso et Chaplin il se perd dans son propre reflet. L’exposition d’Evian le prouve cruellement  par la multiplication de ses autoportraits et des portraits de lui peints par d’autres…

Et le dessin est là afin de souligner une sorte de manque de chair. Les contes de fées dans l’œuvre à trop s’aérer tournent en pierre. Prisonnier de la mythologie Cocteau sera resté plus promeneur qu’enchanteur. Un promeneur qui aura trop suivi la vestale des souvenirs desséchés.

L’univers de Cocteau manque de vulgarité, manque de cambouis. Il manque aussi d’air. L’artiste s’est endormi (par facilité ?  par complaisance ?) au milieu de ses images comme si dans son atelier le radiateur n’avait plus la manette qui aurait permis d’en modérer la tiédeur.

Les portillons de l’œuvre oscillent d’un continuel va et vient. Les mythologies affaiblies sont reprises en boucles trop blondes. Cela ressemble à une hautaine fête villageoise, à une alerte soirée mondaine. Mais on ne s’y amuse guère : on pose. Les étoiles de sa nuit ressemblent à celles du néant. Cocteau dans son besoin de reconnaissance demeure dans cette veillée funèbre seul et suranné.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.