ADELINE CONTRERAS : IN UTERO
par Jean-Paul Gavard-Perret
Des œuvres d’Adeline Contreras émergent une fragilité et une force colossale. Quelque chose s’élève subrepticement. Le reste, les autres choses vues ne sont plus que réalité vaine. Il faut se laisser envahir, ne pas voir l’œuvre comme une région neutre mais comme un fond de (re)connaissance.
Nous pouvons ainsi aller au delà de l’errance, dans ce retour qui n’est pas éternel mais le pas en avant. Quand le monde reste obscur résiste les présences blanches de l’artiste. Il se peut alors que nous sortions de la fascination maternelle pour être sidéré par la féminité. En cette prise le regardeur est « fasciné à désirer » (Anne Mounic).
Le fantasme d’explosion se propage dans de telles œuvres originelles, archaïques. Ce qui y est retenu caché alimente le désir qui lui-même doit chantourner l’angoisse, s’en repaître pour devenir plaisir, jouissance. Cela reste énigmatique, mystérieux. Les formes rondes, ovariennes semblent retenir une force sexuelle effrayante. Le fait que ce qui est contenu dans les cavités tressées par l’artiste reste invisible devient la source d’une dynamique puissante. Faut-il que le regardeur mâle doive s’en protéger sous prétexte qu'il ne peut dominer la puissance féminine ?
Pourtant Adeline Contreras afin de parvenir à une telle force met - sinon des gants - du moins des formes. Elle construit ses structures en fibres végétales, en tissus tressé, entortillé et en des assemblages qui marquent l’empreinte humaine pour offrir des volumes inspirés de la nature, des structures d’une enveloppe originelle, lieu du premier passage de l’être vivant.
Il n’empêche : ses sculptures inquiètent. Plus que des lieux elle créent des crevasses sans prise bordée des moraines infranchissables. Cela n’empêche donc pas la peur. Au contraire. Ses cocons, ses chrysalides et toutes ses matrices deviennent autant d’aires ou d’ « aîtres » où une vie ignorée peut surgir. De la vannerie et de la couture, bref de techniques ancestrales surgissent d’étranges aurores. Elles sont autant de crépuscules qui vibrent dans leur immobilité et leur avancée. Elles ramènent au plus nu, au plus creux, au ras de l’expérience végétale et animale.
Mais ces maisons d’êtres inconnus restent aussi l’assiette de qui nous sommes et d’où nous venons, nous les abîmés, les culs par dessus têtes. En conséquence de telles sculptures larvaires représentent le monde entier. Tout se passe comme si le dehors jusque là occulté se déclarait enfin dans les ébauches vitales de l'attente. Dans ces états de lymphes prêtes aux métamorphoses éclate une effusion, un lever, une ouverture.
Toutefois l’espace créé appartient encore à l’ordre du retranchement de ce qui peut sourdre. Le vide (ou le trop plein) des cellules et des nids se perd en nous et hors de nous. Il attire, nous force, nous délite . Nous y sommes, nous y avons toujours été. Il nous accompagne de son insistance à travers les cavités qu’Adeline Conteras érige. Son monde devient celui du seuil du visible à venir.
Au sensible l’artiste donne une paradoxale plénitude au sein de formes primitives. Ce qui fascine c’est l’horizon, le creux, l’ultime tissu du monde, l’inverse de sa ténèbre, l’extase troublante de ce que la créatrice met en tension. La matière des œuvres ouvre à une absence de pensée. Elle la suggère et sollicite jusque dans le chiasme des solitudes. Adeline Contreras propose l’image la plus naïve et la plus sourde. Elle n’ajoute rien mais ne retranche rien de l’étonnement d’où elle sort et de celui que nous voulons retrouver
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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