Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Annelise Coste

Véritable vademecum de l'artiste, cet ouvrage s'adresse à tous les peintres, graphistes, sculpteurs, illustrateurs ou photographes qui souhaitent vivre de leur création. Cette 4e édition, entièrement actualisée, apporte des réponses claires et documentées aux questions juridiques, fiscales ou sociales que se posent les artistes pour : s'installer (statut juridique, choix d'un atelier, aides, obligations, statut social, impositions) ; vendre (détermination du prix, facturation, recours en cas d'impayé, vente en galeries, en salles des ventes, sur lnternet) ; tirer parti de la législation en matière d'oeuvres d'art (mécénat d'entreprise, dation, exonérations fiscales, TVA) ; s'entourer de professionnels (contrats avec les galeries, agents d'art, attachés de presse, relations avec les commissaires-priseurs) ; se protéger (droits de l'artiste, assurances, protection des oeuvres).

»  disponible sur Amazon




SUPPORTS ET SURFACES : ANNELISE COSTE

par Jean-Paul Gavard-Perret

« Ici et maintenant, expressions d’art contemporain, artistes d’aujourd’hui » , Galerie l’Antichambre, Chambéry,avril-juillet 2010.

 

 

Rien ne rassure dans les approches aussi intuitives que travaillées d'Annelise Coste. Les formes ne souffrent plus de manques malgré leurs parcellisations car elles s'inscrivent dans un espace libéré. A l'étouffement fait place l'ouverture. Chaque œuvre demeure une étrangère quoique à portée de mains. Elle transgresse l'ordre de la représentation admis et aussi de l'accrochage. Mais la vie traverse et retraverse autrement les espaces et les surfaces dont les lisières veulent se dissoudre en des volumes. Créer n'a donc pas de fin. Et Annelise Coste multiplie les approches. Née dans la région marseillaise elle a fait son apprentissage à l'école des beaux-arts de Marseille, elle s'est installée ensuite à Zurich où elle suivit les cours de la Hochschule für Gestaltung und Kunst. Elle partage son temps entre cette ville et Palma de Majorque.
Entre révolte et un côté utopiquement fleur bleue et non sans humour l’artiste pratique entre autres le dessin et le graffiti. L’écriture reste donc en dialogue avec le dessin La peinture en spray ou à l’aérographe tient une place non négligeable dans l’oeuvre. S’y mêlent des sortes de poèmes, des notes, des extraits de romans. Le graphisme est fin et parfois tremblé. Il crée un univers intimiste, faussement enfantin mais non dénué de violence. Annelise Coste bouscule les conventions picturales par cette sorte de maniérisme (dans le bon sens du terme) minimalisme. Le noir profond rivalise avec des couleurs brutes loin de tout impressionnisme.

Du disparate, de la fragmentation naît une narration critique du monde tel qu’il est. Une force investit inexorablement l’espace. Le silence est suspendu. Ne restent que des gestes pour retenir des signes. Espaces, lignes, fins treillis : rien n'est prévisible. Tout flotte à la dérive au sein même de la maîtrise. La seconde est au service de la première. Les images ne sont que gestes et n'ont de sens qu'à perte de souffle. Se trament des remous. La vie surprend, émeut, dérange. Le regard-dedans coule sur les surfaces, les rend présentes et relie au regard-corps. Reste l'essence. L'ombre n'est plus pesante.

Avec Annelise Coste la ressemblance est hors d’atteinte. L’image la plus neutre a pour clôture l’illimité. Avec chacune d’elle se parcourt le temps. Lignes et stries comme les accidents de surface sont autant de relais ou paliers qui contiennent et graduent l'énergie formelle qui s'y déploie. Par cette simplicité de structure l’oeuvre affiche ses pulsions ainsi que les oppositions de l’artiste face au politique et au quotidien, au marketing artistique. Peignant par exemple sur les pages de journaux financiers, Annelise Coste égrène les slogans anti-autoritaires « Professionalization is killing art » ou des assertions plus intimes « You care for me I care for you / Tu prends soin de moi je prends soin de toi » qui tissent des liens entre l’individuel et le collectif dans une sorte d’actionnisme astucieux.

Mais l’artiste travaille aussi la sculpture, la construction et l'installation. « En une minute » (2007) est une tour échafaudée de bâtonnets. Posée sur une chaise faiblement éclairée par une simple ampoule l’édifice prend une étrange monumentalité. L'installation « Jamais jamais jamais » (2008) met en scène dans un espace aux murs noirs des éléments de la cosmologie personnelle de l'artiste : bougies, ampoules, pages de journaux. De telles inventions distillent des émotions aussi nomades que provocatrices qui sont propices à tourner en dérision les structures sociales et politiques. Les œuvres créent un étrange principe propre à infuser du chaos dans le chaos pour étreindre un cosmos particulier à coups constructions dérisoirement "idéales". Elles créent de lancinantes plénitudes et de comblantes incomplétudes dans une perspective monumentale qui n'aboutit pas à la figuration mais à la connaissance.

Annelise Coste est donc une iconoclaste. Dans son œuvre surgit une triple rupture : avec une forme de figuration factice, avec une conception de la sculpture et avec une catégorie de « critiques » qui lui tiendra toujours rigueur de ses choix. Elle dépasse les conditionnements liés à l’art, liés peut-être à la vie de l’artiste elle-même. L’essentiel demeure ce qui se produit en chacune de ses œuvres. Des relations s’établissent au sein de la matière la plus « frustre ». L’acte de créer revient à intensifier ce qui s’y trouve en germe. Le travail suscite l'accroc. Et la sexualité féminine y trouve son compte et son ellipse. Elle est revendiquée pour son caractère inaliénable.

L’oeuvre troue l'obscène pur et dur afin de laisser surgir une ambiguïté reconnue comme telle. Elle l’assume afin de décaler de notre univers mental. L’artiste lutte contre le fétichisme grâce au triomphe d’une irruption paradoxale dénuée de pure excitation sensori-motrice. Preuve que l’art peut permettre autre chose que de se rincer l'oeil. L’art ne referme plus l'être sur son manque. Il provoque une capacité de passage. S’y retrouve une vigueur étonnante, une montée en puissance d'un art qui ne fonctionne plus en ronronnant sur les rythmes de marche triomphante.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.