WILL COTTON : EFFETS MERES
par Jean-Paul Gavard-Perret
Will Cotton, 29 avril - 19 juin 2010, Galerie Daniel Templon, Paris.

Le peintre américain Will Cotton ne cesse d’interroger la peinture et ce qu’il nomme son « pouvoir d’insatisfaction ». Le désir reste en conséquence au centre de sa démarche mais précise encore le peintre « il est important que ce désir ne soit pas assouvi ». Tout se joue donc en son œuvre entre le désir et le manque. En particulier celui de ce que Balzac nomma « le chef d’œuvre inconnu » et que Cotton pourrait appeler la peinture absolue.
Lucide, le New-yorkais sait qu’il ne l’atteindra jamais. Cela ne l’empêche pas - en jouant par exemple avec les références à la peinture française du XVIIIème siècle et en particulier a vde Fragonard et Boucher - de concevoir ses toiles comme des utopies et des songes. Il revisite à sa manière une forme de baroque mais avec une touche de classicisme. Surgit en des paysages éthérés le règne de créatures féeriques parées de diadèmes de biscuit. Elles sont un mixte d’ange, de déesse, de pin-up et d’égéries. Leurs corps dévoilés, ravageurs restent pourtant froids et inaccessibles. Ils sont situés dans un empyrée où terre et ciel copulent étrangement, avant de se dissoudre en étreinte impalpable et improbable que la peinture élabore.
Pourtant au-delà d’un principe de plaisir par lequel le peintre viendrait attiser dans le spectateur son instinct voyeur, celui-là propose une réflexion à la fois sur la peinture elle-même et sur l’hédonisme qu’elle peut provoquer. Et ce au moment où elle retourne à sa plasticité et à des règles de composition. L’artiste feint de les respecter pour mieux nous emmailloter. Se produisent - sous formes de paysages de glaces à la Chantilly et de barbes à papa donc sous l’aspect de friandises – des séries d’effets-mères. La peinture berce non sans perversion de la perversion.
Jouant avec les codes, Cotton propose la transgression de la transgression. Ses personnages deviennent des poissons fuyants. Elles brillent sous les vagues de nuages afin de délier les membres et les âmes. Le monde s’enveloppe en une ouate. Dans des coloris diaphanes il n’est plus question de chaude passion. Le fard est là pour poser la question du regard au sein d’une lumière filtrée et au milieu d’un univers aussi utopique que disparu.
Certes les songes sont toujours vrais. Et Cotton (qui porte bien son nom) nous plonge dans leurs eaux profondes. Mais pour le voyeur pas question y prendre racine. Il ne peut que regarder « de loin » avec toute la lumière et l’obscurité que l’artiste met à sa disposition. La femme s’élance nue hélas les nuages s’enflent… Sous l’effet de caresse nulle caresse est possible. Le tout reste une histoire de lumière, une dérive de la durée et de la nudité.
Le délice demeure impalpable et nul ne peut dire si de telles femmes ont le parfum de l’amour. C’est peu probable. Elles ne sont pas créées pour faire lever des fantasmes mais pour les chantourner. Le voyeur ne peut que les laisser filer comme file un bas. Il ne sera jamais avec elles le truand de l’amour et même pas celui du désir. Il faut donc imaginer de telles apparitions comme un morceau de ciel. Elles n’appartiennent à personne même si elles peuvent faire tourner en bourrique. C’est là leur pouvoir et leur risque. Elles en sont responsables mais ne semblent pas au courant
Personne ne peut leur donner des ordres. Et leur oreiller ne sentira jamais notre transpiration. Notre tremblote commencera par le menton mais n’ira pas plus loin. Reste juste cette émotion froide, glacée, passagère. Car elles ne prétendent à rien même si elles feignent d’adresser au voyeur un « Viens par là ». Que faisons-nous alors ? On ne bouge pas. Car on se dit qu’elles ne peuvent nous appeler comme ça.
Leur paysage nous saisit dans ses plis où se verse sans fin l’étendue. Mais l’immensité rejoint l’abandon. Le ciel y aborde la béance du temps. Il a la couleur de la neutralité, de l’indifférence. Une telle peinture remet donc le voyeur à sa place. Ces femmes émergent juste afin que nos yeux sortent de leur orbite et arpentent leurs corps lointains.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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