Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Daniel Dezeuze

Exposer dans Mirondella
la galerie d'art en ligne d'Arts-up


Textes, entretiens, poèmes, 1967-2008
de Daniel Dezeuze

Présentation de l'éditeur
Dezeuze s'exprime avec sapeur et perspicacité sur Cézanne, Malévitch, Munch, Goya, Parmentier, Clyfford Still, et d'autres. Mais on trouve également des réflexions sur des matières plus éloignées ; qu'on en juge : les Gnostiques, le Mexique, l'art du colophon dans la peinture chinoise... A ce choix déjà dense, on a ajouté ici l'ensemble des interviews et des poèmes donnés par l'artiste... Fondée sur une connaissance historique, linguistique, culturelle, politique, souffrant sans doute peu d'exemples parmi ses contemporains français, l'œuvre de Daniel Dezeuze est paradoxalement - ou en conséquence - marquée par la transparence, le jeu, l'improbable, l'économie, la discrétion, la retenue.

Biographie de l'auteur
Né en 1942 à Alès en France. Daniel Dezeuze fait ses études aux Beaux-Arts de Montpellier de 1959 à 1962. en 1970, il est membre fondateur du groupe Support-Dsurface et de la revue Peinture, Cahier théoriques. Sa première exposition personnelle a lieu en 1963. Il vit et travaille à Sète et a enseigné dans diverses écoles des Beaux-Arts dont celle de Montpellier.

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Daniel Dezeuze et les extensions du domaine de la lutte

par Jean-Paul Gavard-Perret

Daniel Dezeuze
Les écrits (1967-2008)

Editions Beaux-arts de Paris

Il y a sans doute bien des moyens d'aborder l'intime de la peinture, d'entrer dans ce qui en perle, mais il est plus difficile de la faire parler autrement, de l'ouvrir à un "obscène" particulier qui ne peut plus satisfaire le voyeur mais qui vient au contraire lui offrir une sorte de trompe l'oeil. Dezeuze n’a jamais été un débiteur de la peinture ronronnante. Il ne cherche pas à y entériner le réel, il en fait un défi ou un leurre à la manière d’un obsessionnel mais dont les figures changent au fil du temps. C’est pourquoi, sur Dezeuze, il est temps de faire le point. Son œuvre pense la topologie de l’être au delà de tout principe de représentation au sein de ses séries de « décadrages ».  Paradoxalement il provoque une étrange parousie de l’art en frenonçant au principe qu’ Heidegger demandait à l’art : “ faire voir à partir de l’être même ce qui se montre de lui-même ”. Dezeuze découvre se qui est couvert et couvre ce qui habituellement est à nu. Chaque œuvre de l’artiste nous fait face comme une bulle qui boursoufle la surface du support ou lui fait faire volte-face afin de proposer l’épreuve d’une rupture du sens idéal de la figuration occidentale. On se souvient par exemple de ses « Peintures qui perlent » (Galerie Daniel Templon). Débordant du cadre rigide de la toile et de la névrose obsessionnelle, il les rejoue désormais à l’intérieur en mettant l’accent sur un jeu  de carrés qui avivent le regard. Celui-ci passe et repasse à travers des trames presque vides pour les nourrir.  Ce face à face crée une tension dans ce qui tient pourtant à une sorte de retenue qui sort le regardeur de cette sensation d'"apparition", l'extirpe comme il extirpe la peinture de toute diégèse.

Mais il y plus dans son œuvre et c’est ce que nous confirment ses textes et ses entretiens.  Dans la littéralité de l'image Dezeuze fait désormais de ses figures géométriques - agrémentées d’autres figures elles aussi géométriques mais plus colorées et plus petites qui viennent se déposer comme des papillons sur la trame majeure  - des "enclencheurs" qui font suite à ces dessins et ses montages antérieurs. Rien chez lui ne renvoie à un fantasme pour le regardeur. L'effet captivant est comme rejeté : le regardeur perçoit en  une sorte de degré zéro qu'une absence, qu'un vide dont il ne saura rien, dont il est exclu. Emerge une dérive de l'effet de réel mais aussi une dérive de l’image au seuil de sa proximité. On est en conséquence saisi par des creux et des vides qui habitent le support et ce depuis le début de sa quête. De la sorte un étrange maillage retient:  on est devant - non dedans - à la charnière d'une complexité qui n'est plus une simple aire de jeu mais engagement.

 

Pour comprendre une telle propension il faut repartir d’un anté-abstracteur : Cézanne lorsqu’il affirmait “ si pour boucher des blancs je mettais quelque chose au hasard je serai forcé de reprendre tout mon tableau en partant de cet endroit ”. Toute l’histoire de Dezeuze et de ses ouverture est là : chaque “ touche ”, chaque “ point ” est un centre d’éclatement dont l’énergie spatialisante  se retrouve en chacun des éclats. Chaque point d’impact est en puissance de nombreux trajets et tous participent d’un rythme particulier qui implique son propre temps. C’est ainsi que dans l’abstraction et ses développements la nature même de la peinture se transforme : durée et simultanéité n’y font qu’un dans la genèse perpétuelle de l’espace qui coïncide avec l’extase articulée de l’instant.

Quittant le “ masque ”  Dezeuze ouvre donc l’espace. A la vue de face qu’imposait la figuration, s’oppose sa vue de profil. Il ne s’agit plus d’illustrer “ des faits du roi ” comme l’écrit le peintre David Shear dans “ The end is near ”, ni de représenter des théories de porteurs d’offrandes. Dezeuze ne propose pas de dramatisations processionnelles perçues dans des contours que le regard doit parcourir. Avec lui nous abandonnons le trait pour le suivant ou pour autre chose.

Nous nous délions de notre regard appris dans ce qui tient plus du tissage mais du métissage. Nous sortons du discursif pour l’incursif.  Des taches sourdes et mouvantes sont gouvernées par des modulations précises. Elles s’élèvent ou s’abaissent par poussées et strates en divers courants de couleurs aussi sourdes qu’aérées qui permettent à l’espace non seulement d’affleurer mais de s’approfondir.

Un double rapport se joue ainsi sur deux modes peut-être antagonistes liés cependant à un même fil : celui du langage des lignes et des formes géométriques. Dezeuze dessine juste des limites,  tourne autour de l'énigme de la présence  afin de déboucher sur de la béance où tout comence parce que la compacité se clôt,  se décide  ou plutôt "s'indécide" pour reprendre le mot de Derrida. Dezeuze ne laisse d'autre issue que le vide là où sont réunis les interstices d'un possible qui demeure, au sein de la banalité saisie, une énigme.

Ce vide est aussi bien retour que capture, il est autant fermeture sur le fantasme qu'ouverture sur une autre image, sur un autre inconnu. L’artiste depuis toujours le maintient en suspens : aigu et lancinant, gage d'espoirs mais de bien de doutes aussi il semble nous crier comme à tout artiste : « En avant, doute ».

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.