Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Valérie Dantas Mota

Contrats du monde de l'art
de Véronique Chambaud.

Cet ouvrage rassemble les contrats et accords essentiels dont un artiste a besoin tout au long de sa carrière : contrat d'exposition, de commande, de projet artistique, accord de dépôt-vente, bail d'atelier, mandat d'agent d'art, cession de droits de reproduction, etc.
Pour chaque contrat, l'auteur étudie le contexte légal et jurisprudentiel, donne un commentaire pratique sur les différentes clauses proposées et fournit un mémo de négociation, pour savoir le négocier et pouvoir l'adapter.
A la fois théorique et pratique, l'ouvrage offre aux artistes, aux professionnels du marché de l'art et à leurs conseils un support de réflexion et une aide à la rédaction des contrats indispensables à la sécurisation des relations sur le marché de l'art et la défense des créations artistiques.
» en savoir plus



Guide juridique et fiscal de l'artiste :
s'installer et choisir son statut,
promouvoir et protéger son oeuvre
de Véronique Chambaud

Véritable vademecum de l'artiste, cet ouvrage s'adresse à tous les peintres, graphistes, sculpteurs, illustrateurs ou photographes qui souhaitent vivre de leur création. Cette 4e édition, entièrement actualisée, apporte des réponses claires et documentées aux questions juridiques, fiscales ou sociales que se posent les artistes pour : s'installer (statut juridique, choix d'un atelier, aides, obligations, statut social, impositions) ; vendre (détermination du prix, facturation, recours en cas d'impayé, vente en galeries, en salles des ventes, sur lnternet) ; tirer parti de la législation en matière d'oeuvres d'art (mécénat d'entreprise, dation, exonérations fiscales, TVA) ; s'entourer de professionnels (contrats avec les galeries, agents d'art, attachés de presse, relations avec les commissaires-priseurs) ; se protéger (droits de l'artiste, assurances, protection des oeuvres).

»  disponible sur Amazon



DANS LA PEAU DE VALERIE DANTAS MOTA

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

“fluide sec” détail, photographie, 2010
dantas motaValérie Dantas Mota « ENtRE », JTM Gallery , Paris,du 14 octobre au 20 novembre 2010

Originaire du Brésil, Valérie Dantas Mota développe un travail à la fois numérique et artisanal. Sa démarche est née de son lien à la nature et examine les correspondances entre les règnes animaliers et humains. Elle cherche les analogies dans leurs éléments constitutifs et au sein de diverses matières (coton, bois par exemple) qu’elle agence afin qu’elles se fassent écho les unes aux autres. Ses créations se rapprochent pendant un temps de l’Arte Povera. Plus précisément avec deux installations en fourrure. La première a été réalisée à l’occasion de l’exposition « Programa de Exposiçoes » en 1999, et se composait de poches taillées dans deux bois différents. L’un clair et léger, l’autre très dense et foncé. L’artiste y disposait du coton « matériau lui aussi végétal, comme si c’était le précieux fruit de ses poches  précise l’artiste avant d’ajouter : « La poche et ma réflexion sur la peau sont liées. La poche garde, réchauffe et transporte, tout comme la peau. La forme a donc la même fonction et caractéristique que le matériel. J’en ai réalisé en peau, en feutre, en miroir, en bois » Sa seconde installation, produite la même année, est une commande du centre d’art brésilien SESC Pompéia. Il s’agissait d’un hommage à l’historienne Maria Isaura Pereira de Queiroz qui a écrit sur le messianisme. L’artiste est partie de poches posées sur le dos des bêtes pour transporter les fruits de la cueillette. Elles symbolisent pour l’artiste le déplacement des individus vers une agglomération, promesse d’une vie nouvelle. Elle a plus particulièrement représenté la vie terrestre avec une sacoche en cuir de boeuf sur une stèle en bois. Quant à la promesse de la vie après la mort elle y associe des plumes de canard et du marbre, matériau mystique et précieux.
A partir de 2003 elle utilise l’ordinateur afin de réaliser des collages alors que son travail affirmait jusque là un aspect artisanal. L’artiste invente sa créature - image de l’autre personnalité qui est en elle - et se transforme en un être hybride recouvert d’écailles. Travaillant autour de la peau, Valérie Dantas Mota utilise tous les types de revêtements du corps : les peaux, les plumes puis les cheveux et les poils. Après avoir choisi ces matériaux naturels, elle crée une peau virtuelle en s’inspirant des poissons et des oiseaux. L’ordinateur devient l’outil parfait pour révéler la fusion entre trois éléments : le monde animal, végétal et humain. Plus tard, dans la série « Réalité parallèle » elle crée un univers à son image. Les motifs sont similaires à ceux de sa propre peau. Elle sort de l’aspect minimal de ses premières oeuvres pour entrer dans une histoire fantastique qui se déploie autour d’une seule matière : l’écaille. Elle réalise cette peau écaillée en volume car elle a toujours besoin de toucher et tente de transmettre cette envie aux spectateurs. Le toucher reste  important  et la créatrice cite Pessoa pour le prouver. Plus particulièrement lorsqu’il écrit dans son poème « Le Gardeur de troupeaux », signé sous l’hétéronyme Alberto Caeiro, « goûter le fruit c’est savoir son sens ». Pour lui comme pour l’artiste il faut vivre et expérimenter. Pour Valérie Dantas Mora on peut bien entendu étudier et connaître le monde sans voyager, mais on ne l’éprouve pas dans le rapport au corps.
Tentant la fusion entre l’homme et l’animal  elle ne cherche pas à donner à voir « de jolies images ». Elle veut « montrer la violence de notre part animale ». En se transformant en aigle hurlant elle révèle la part agressive de l’humain. En mutant en porc, elle corrobore le fait que l’être en soit parfois un . Des rayures recouvrent les images et  troublent le regard de l’observateur afin de l’obliger à se pencher sur ce qu’il voit et sur ce qu’il est. Pour son exposition « Il faut pleurer, mais je ne sais pas où chercher les larmes… » elle s’inspire une nouvelle fois de Fernando Pessoa car dit-elle « ce poète traduit en mots ce que je ressens ». Son texte parle de l’inaptitude à se laisser aller, à pleurer. Les photos de la Brésilienne parlent de la perte et du manque qu’on nomme en brésilien « saudade », mot qui n’existe dans aucune autre langue et qui se réfère parfaitement au manque et à la nostalgie que l’on ressent lorsque l’on s’éloigne de son pays d’origine. C’est une tristesse joyeuse puisqu’elle rappelle à celui qui la ressent le pays qu’il aime et ce qu’il y a vécu. La jeune femme qui apparaît dans cette série a été brisée par ce manque. Le choc ressenti est signifié par les cicatrices qui rappellent la créature et la construction de son identité. Son visage s’apparente à celui d’une poupée recousue. Et l’artiste a accroché des larmes sur ce visage.
La série suivante « Frankenstein » est très différente. Les objets réunis sont petits. Leurs matières se mélangent, se superposent. Ce sont les créatures de l’artiste. Elles sont comme Frankenstein alors que la créature de la série des « Réalités parallèles » se réfère à la schizophrénie de Docteur Jekyll et Mr Hyde. L’artiste la crée pour l’exposition « All the Art I Can Fit In My Roller-Skate Case / Living Room » organisée en 2006 par Marlyne Sahakian aux Philippines. L’artiste se devait de réaliser de petites oeuvres afin de pouvoir les transporter dans une valise. Elle crée une mouche, un ballon et une chèvre accrochée à un hameçon. Après la naissance de la créature et de son environnement, elle donne vie dans cette série un volume en 3D à son bestiaire afin de révéler les différentes matières et caractères qui composent chaque être vivant. L’artiste les prend aussi en photo et les dessine. Ces portraits lui permettent de les voir de plusieurs manières et angles. « C’est important de ne pas porter toujours le même regard sur les choses » dit-elle. Sur les photos, elle les représente  dans ses mains pour montrer la force de cette relation entre l’être, l’animal ou les choses.
Par le recours à la symbolique animale, Valérie Dantas Mota souhaite présenter l’expression de ce que nous sommes dans une réalité parallèle. Les résonances archaïques attachées à cette référence du bestiaire permettent en outre une allusion au maintien dans notre présent d’un passé archaïque qui ne nous a pas quittés. L’oeuvre propage dans ses marges des reflets de générations antérieures,. De ce point de vue, ce travail possède moins une valeur d’icône que d’indice. Et dans cet univers l’homme et l’animal sont représentés en fragments égaux jusqu’à se poser la question de savoir qui est abusé par l’autre. Reprenant la phrase d’Ovide l’artiste brésilienne tente comme elle le précise de «créer un nouveau genre humain en jetant des pierres derrière son dos ». D’où et afin d’y parvenir la mise en scène constante de ses « autoportraits » paradoxaux. Depuis le commencement, et dans le progrès de son oeuvre, elle s’affronte à elle-même et se propose modèle de ses expressions artistiques.
Ses corps deviennent ceux de la contrainte, de la métamorphose. Ce sont aussi des corps «pseudonymes » comme le prouvaient déjà ses premiers travaux photographiques. Sur des clichés en noir et blanc, un corps nu était forcé par des liens qui entament la chair et modifient l’apparence. De telle manière que l’on observe une agrégation de contraintes visuellement douloureuses dans une chair transformée en une sorte d’anonymat d’ « objet ». La chair en détail cru et distancié n’évoque plus un corps général mais un objet neutre qui crée un trouble. La peau serrée dans les liens délie d’elle le désir qu’elle pourrait inspirer. Le corps promis aux délices est en conséquence soumis à la douleur. Ce corps transformé et altéré est peut-être mélancolique mais surtout polysémique. L’étouffement des liens qui le cernent sous une contrainte provisoire peut suggérer à l’opposée la délivrance inéluctable à venir. Ajoutons que l’artiste étrangle non seulement de la chair mais aussi le coton dans ses sculptures qui peu à peu remplace le corps. Elle inflige à cette matière la même torture qu’au corps. Elle oblige la douceur inhérente au coton à devenir un carcan de violence. La contrainte fait dire à la matière le contraire de ce qu’elle propose. Et l’artiste crée sa mythologie et sa fiction sur ce terrain : l’enveloppe (quelle qu’en soit la matière) est ce qu’elle interroge en la pressant, la contraignant. Elle devient aussi la marque de conversions en des opposés, des retournements pour en observer l’envers : extraire la réalité froide des chaleurs d’origine, et diriger le doux vers le tendu, le charnel vers l’asexué. Valérie Dantas Mota joue donc sur les extérieurs pour obtenir d’eux des révélations intérieures.
La créatrice dévoile toujours , sous les plus circonspects des êtres , les prédateurs qui s’y cachent. Il suffit de modifier leurs apparences autant pour faire jaillir leurs appétits carnassiers qu’à l’inverse en échapper. Le jeu reste en réciprocité. L’agressif et le délicat se conjuguent. La caresse et la rudesse de l’écaille aussi. L’artiste installe sur son propre corps la force de l’adversaire pour le confondre et accentuer la difficulté à s’adjoindre à un autre. La règle de Valérie Dantas Mora est donc la suivante : la tache de chaque humain est de séparer et non de s’unir sans pour autant qu’il y ait divorce. C’est une manière de prendre ses distances avec les normes, de les écarter et de produire « une Créature stérile dans un environnement neutre » au sein d’une œuvre qui se veut sans affect au sein d’un art étrangement figuratif. Celui-ci s’enfonce autant dans un monde narratif que dans une réalité virtuelle loin de tout recours  psychologique. L’artiste soustrait ainsi la peau à la douceur pour la faire muter en carapace. Le corps couvert d’écailles numériques nous observe. Ces écailles sont autant de signes d’un discours secret, que d’une expression primordiale de survie. Ajoutons toutefois que l’affect dont l’œuvre semble se dégager n’est pas aussi absent qu’on pourrait le penser. Simplement il ne passe plus par les profondeurs de l’inconscient mais par effet de peau puisque « le plus profond dans l’homme c’est sa peau » (Valéry). L’artiste brésilienne la capitonne entre plaisirs et douleurs. Mais la ficeler revient moins à la comprimer que l’éviter de s’amoindrir.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.