David Nebreda - Hantise du corps
par Jean-Paul Gavard-Perret
David Nebreda offre une des expériences limites de la représentation dans une travail où la survie rejoint la création et l’existence la pratique afin de toucher l’essence de l’image et de l’être au moment de son agonie. Le photographe trouve là un sublime sursis en un temps de crise aigue, de douleur, de terreur et d’atrocité. Se pose la question du pouvoir de la prise photographique lorsqu’elle se situe le fil de rupture à travers un étrange régime de résurgence. Le cliché devient l’ultime déposition - en quelque sorte hors du signe et de l’image puisque. le corps n’y apparaît que doublement dédoublé : d’une part à travers la prise mais aussi à travers le miroir qui prélude à celle-ci. Nebreda ne photographie le corps qu’à travers cette bande, ce transfert, ce qu’il nomme « le rebut qui permet le déplacement en abîme du corps afin de lui permettre d’affronter la mort ».
Le photographie est une expérience de la conjuration moment où son enjeu devient l’expérience de la douleur, de la déchéance et de la violence. A l’obstacle de la mort Nebreda oppose celui de l’écran et du corps qui s’engage à sa surface. L’attrait pour le figural et le littéral prend soudain un tour particulier. Ne reste dans les dernières photographies de l’artiste le corps dans l’exclusion de tout ce qui n’est pas relief de sa peau. Il rejoint alors deux postulations célèbres. Celle de Valéry lorsqu ‘il affirme « le plus profond en l’homme c’est sa peau ». Et, bien sûr, l’image christique du suaire qui porte les suaires de la Passion. Pourtant le photographe les détourne il veut par sa prise montrer comment l’identité de l’être se retire par ce « rebut » du corps plus que par le corps lui-même au moment où il n’est plus que loque.
Néanmoins l’artiste réinvente le corps et permet à la photographie de retrouver sa force. Se pose alors le problème de savoir ce qui nous touche dans l’œuvre et si elle remet en cause notre position de voyeur. S’agit-il une nouvelle fois d’une trahison de ce que Artaud nommait le « subjectile » ? On peut se demander en effet si à travers ce que de telles photographies possèdent d’insoutenable ne se rejoue pas une simple métaphore (atroce) et une pure répétition. S’agit-il une fois de plus d’un effet de surface ou à l’inverse d’un effet inédit de coupure ? S’agit-il aussi d’un échec de l’impression ou d’une stratégie de révélation de ce qui hante tout être humain ?
Il existe sans doute un peu de tout ça : effet de surface et effet de coupure. La photographie se veut lame de l’âme plus que celle (paradoxalement) du corps au moment où il disparaît pour ne laisser de lui, justement, que l’âme ou le néant. Face au presque gisant Nebreda oppose son dernier coup de force. Il tente d’animer encore le déjà presque figé dans un des plus violents corps à corps de la post modernité. L’artiste finit son oeuvre dans ce terrible jeu avec la mort et la photographie pour dit-il tenter de « tenir, sauver et retrouver le sens des mots honte et dégoût ». Et si comme le disait Lacan « la coupure produit une surface », chez le photographe, du son propre corps presque mort émerge encore de l’existence en un processus vital. Du corps fente et crevasse, de sa peau en loque surgit une surface qui le développe encore en corps.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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