SILVIE DEFRAOUI : DE L’OMBRE A LA LUMIERE
par Jean-Paul Gavard-Perret
La Rivière, 2009 (extrait de la vidéo) - source : centre culturel suisse Paris
Silvie Defraoui est une des grandes artistes suisses contemporaines. D’abord avec son époux Chérif puis seule après le décès de celui-ci elle crée des vidéos, photos, installations, objets, publications qui mêlent les références orientales et occidentales en analysant les mécanismes de la mémoire à la charnière de multiples éléments a priori décoratifs auxquels elle redonne sens. Elle fut aussi une enseignante très importante pour plusieurs générations d’artistes au sein de l’Ecole des beaux-arts de Genève. Elle n’a cessé au cœur de cette institution de stimuler les échanges internationaux. Son atelier des médias mixtes fut un laboratoire pédagogique et artistique. L’énergie qu’elle y déploya transcendait les frontières des techniques et des disciplines. Elle fut donc décisive quant au développement international de la scène artistique genevoise et romande.
Ce ne fut pas toujours facile pour elle dans une époque de remise en cause radicale des savoirs artistique. Il fallut assurer un mouvement qui permit au passé de ressurgir et au présent de faire marche arrière sans pour autant tomber dans le passéisme des « néos ». Elle créa ainsi une véritable « écologie de la perception » axée sur le principe suivant « aujourd’hui si l’on ne sait pas se servir des images, c’est elles qui se servent de nous ». De 1975 à 1994, avec son époux elle créa une «communauté de production» en signant à quatre mains une série d’œuvres et de textes regroupés sous le label générique « Archives du futur ». Depuis 1994, elle continue sa méthode fondée non sur une théorie mais sur le mouvement. Elle reste ainsi une pionnière de l’art vidéo, de l’installation, de l’utilisation de la photographie et de la projection. Toutes ces techniques apparemment très hybrides demeurent marquées par une unité formelle même si les moyens utilisés ne sont pas soumis à un « concept ». Les procédés choisis constituent à l’inverse des « instruments de divination ». Inspirée de Raymond Lulle et des « arts de la mémoire Silvie Defraoui crée donc entre des images d’origines très diverses un dialogue au cœur d’ouverture géographique et culturelle dont l’importance reste de plus en plus évidente.
Son livre « Les choses sont différentes de ce qu’elles ne sont pas » ( éd. Centre culturel suisse Paris, 2009) comme son exposition « Sombras electricas » où elle fait parler les ombres restent des points forts de sa création. Ils prouvent combien son oeuvre est construite dans la durée et la diversité. Chaque pièce constitue un moment particulier de sa traversée et de ce qu’elle nomme « sa recherche d’une mémoire organique ». Le titre de l’exposition « Sombras electricas » (ombres électriques) est d’ailleurs symptomatique de son travail. Il représente la traduction exacte du mot par lequel les Chinois désignent le cinéma et correspond parfaitement à un travail fondé sur la projection à tous les sens du terme. Les images peuvent être projetées mais elles sont aussi projetées par la pensée ou réunies sur un même plan pour évoquer plusieurs événements géographiquement éloignés car précise Silvie Defraoui « notre mémoire ne fonctionne pas autrement. »
Depuis les « lieux de mémoire » créé avec Chérif l’artiste suisse n’utilise plus ce mot car il est pour elle (et à juste titre) « galvaudé ». Plus axé qu’auparavant sur le monde qui l’entoure la créatrice avance en intégrant des récits, des bribes d’histoire, des mots manière de revenir à un questionnement qu’elle se plait à rappeler et qui provient du texte « Petite lettre sur les mythes » de Paul Valéry : « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? » .C’est pourquoi dans ses œuvres les narrations circulent. On entend des histoires qui se racontent et on peut aussi les lire dans le livre d’artiste. Ce sont des sortes de décantations qui trouvent parfois leur origine dans la Bible ou dans Les Mille et une Nuits.
Dans ses vidéos « La Rivière » et « Résonances et courant d’air » Silvie Defraoui revient sur des lieux de son passé. En particulier dans la maison où avec son mari elle projetait un grand nombre d’images. La caméra visite chaque pièce, il fait jour, il y a des rayons de soleil et de la couleur. Personne n’est visible, mais les courants d’air font claquer les portes, et dans les passages, sur les seuils, on peut entendre une histoire avec un vide autour qui n’est pas de nous mais qui se donne à nous. L’artiste se « donne » comme en dessous en dedans de l’image pour proposer une figure à ce qu'on ne connaît pas. L’artiste creuse un lieu de vertige qui peut enfin guider par delà le bien et le mal vers ce qui est de la vie à sa frontière et sa limite pour nous affranchir, pour être avant que tout se rompe. Silvie Defraoui resitue là où tout peut recommencer. A chaque moment nous aimerions que ce soit ainsi pour ce qui s’enfonce doucement pour aller plus loin et pour oser la limite de la pensée, exactement dans son creux parce que tout est perte pour ce grain suprême : « cri silencieux du cri ».
Aucun des fragments de l’artiste ne donne sur la mort. Tout au contraire ils offrent le pas au pas, la vie à la vie. Parfois à travers des paysages blancs comme si nous étions fait pour ça, par ce qui ne nous appartient pas mais pour que tout change de dehors, de dedans. L’artiste apprend à se saisir, se remplir, se vider au-dessus de l’échange, au dessus des images et en dessous pour façonner le sens du silence comme dans la plateforme « Nacht und Tag und Nacht » (2000). Elle articule le plan d’un jardin oriental, avec ses canaux et ses plans d’eau. On s’y sent bien, on doit le traverser. Cela provoque un léger dépaysement physique, qui induit là encore la possibilité de penser autrement.
Si l’ornemental tient une place importante dans son approche – comme dans la série « Das Bild im Boden » ( L’image dans le sol) - celui-ci n’est jamais traité en simple effet de décor. Les carreaux dans le sol en démolition font apparaître des visages dans ces décors comme les images apparaissent dans les nuages ou dans les taches : leur interprétation est infinie. D’autant que chez l’artiste différents éléments sont souvent « superposés » à des supports ou médias hybrides. Manière de penser l’harmonie selon des principes non de régularité mais d’oppositions, de confrontations. C’est sans doute pourquoi la vie ne cesse d’être présente dans une œuvre qui devient un éclectique et immense poème visuel. S’y contemple le monde blanc et celui des couleurs. Dans l’œuvre les ombres attirent dans leurs bras et la question se déplace sans cesse d'un "qui je suis" au "si je suis" au sein de fractures telluriques que l’artiste en sismographe appliquée provoque là où s’atteint à la lisière brouillée de la pensée. Une ombre portée crée de vastes hiatus et il existe sans cesse quelques bribes à ranimer encore pour raconter ce qu’on ignore encore afin de faire préférer à la douleur de la nuit la splendeur du jour.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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