Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Lydie Delaigue 

Lydie Delaigue 

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LYDIE DELAIGUE :
LES ETRES SANS VISAGE ou L’IMPALPABLE FIGURE DU MÊME

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Est-ce pour signifier la perte d’identité ou pour ne pas engluer la peinture de psychologisation ? Toujours est-il que dans toutes les figurations de ses toiles  Lydie Delaigue  refuse à se servir du visage comme d’un prétexte. Elle l’efface et oblige sa peinture à parler par la voie des formes et des couleurs dans une articulation particulière. Celle-ci  évite des analyses qui pourraient par l’attention portée au regard des personnages picturaux  réduire la peinture à une simple fonction anthropomorphique ou de l’identité. Dès lors, non seulement il s’agit de souligner la crise de cette dernière mais de remettre la question du regard.(du spectateur) au centre de la picturalité.

Par ce choix l’artiste sort son art d’une sorte d’utilitarisme pour le porter vers l’essentialité. Lydie Delaigue souligne une limite de la représentation en ouvrant sur un empiricité particulière. Eliminant les traits ue visage l’artiste s’adresse à l’être dans un rapport (si on excepte de Chirico, parfois Dali et quelques autres)  différent de celui de la peinture classique.

Devenant des « pareils » les personnages de ses toiles constituent une trame particulière, loin de la mimique et d’une sorte de langage de l’action. S’ouvre en conséquence une contemplation particulière. La réminiscence n’y joue pas. La distinction non plus.  D’où une historicité particulière dans laquelle l’identité devient en quelque sorte interne, étrangère, invisible. L’impalpable figure du même prend ici le pouvoir d’éclater sur soi et de devenir autre.

Indéfini, l’être retrouve une origine par cet effacement. Devant ce que la peinture ouvrageait avec délice fait place une figuration paradoxale, originaire sur laquelle rien n’est imprimé ou sur laquelle à l’inverse tout a été tu, effacé. Loin de la genèse idéale que les âges classiques ont tentée de décrire via l’expression du visage, la peinture de Lydie Delaigue fait entrer donc dans l’indistinction fusionnelle.

L’être  - soudain séparé de sa psyché que lui offre si souvent la peinture - est dégagé de tout marquage. Il est sans rictus, sans pleur, sans sourire. L’affect – car il existe chez le peintre – passe par la posture et renie les impostures factices des signes d’identification.

Un tel retrait est donc encore plus proche d’une visibilité des profondeurs.  Une étrange inquiétude ou une lascivité, un déclin solaire ou une levée se crée uniquement par l’odyssée des corps. En absence volontaire de marqueurs visuels (et de potentiel délit ou délire de faciès…) surgit une manière de penser l’humain, d’atteindre l'émotion par la puissance des rythmes.

Ajoutons que par une telle absence de visage, sa représentation chez Lydie Delaigue fait appel à l’imagination d’un regardeur qui ne peut plus être voyeur (sinon de rien ou de peu).  Le corps se donne avec un régime qui lui est propre. Il n’est plus surplombé par son visage. D’une certaine façon c’est lui qui le fait.

Nous sommes donc bien dans une peinture de l’interrogation loin de tout redoublement figural.  Le retrait ouvre à un retour de l’impensé. Loin de la représentation « photographique » et anthropométrique se crée une réflexion sur la possibilité de voir et de savoir. Il n’y a plus de « premier regard » face à celui qui forcément échappe puisqu’il n’est plus là avec la facilité de ses relevés indiciaires. .

La peinture déborde hors de l’être mais pour mieux l’affirmer. L’esprit via le visage ne gangrène plus le corps, n’empêche pas la chair de parler. Peindre  revient au pur surgissement des formes.  En leur dedans est aussi l’espace. S’y renverse le visible. Le regard est donc plein d’une matière qu’il ne voit pas. Il y a soudain de la vue en nous comme il y a de l’air en nos poumons. Tout chez Lydie Delaigue surgit du sombre dédale organique où la force vitale ne se sépare pas de ce qui la terrasse.  

Lydie delaigue rétablit la peinture dans la chair et non dans la pensée. Seule la première est rédemptrice comme Masson l’avait déjà compris. La sensation visuelle va, vient, coule, respire sans arrêt ni passage. La carnation mentale  de l’anonymat devient le miroir qui refuse de refléter l’image.  L’œuvre n’est donc plus que plissement charnel, souffle de sang,  frémissement de peau, mouvements des corps. Elle est le Roman de l’Ouvrance et un perpétuel retour à l’origine.

Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.