EVELYNE DELFOUR : AU FUR ET A MESURE ET LA SAVEUR DU TOUCHER
par Jean-Paul Gavard-Perret
La musique mène à tout. Après avoir créé des instruments pour « le plus abstrait des arts » Evelyne Delfour ouvre par son travail à la saveur du toucher. Le dessin et surtout à l’aquarelle accorde aux temps et aux lignes un profil particulier. Dans les fluides le jeu la fusion des pigments et leur incrustation après séchage crée un tissu particulier. Si bien que la dualité abstrait / figuratif tombe d’elle-même à la recherche d’un paysage originel au sein de divers bouleversements et de plusieurs types de tensions. Il s’agit d’inscrire une trace dans ce laisser aller qu’impose l’aquarelle même si l’artiste connaît l’art de le contrôler pour déployer son imaginaire. Il inscrit un autre séjour dans le monde et valorise des horizons singuliers afin dépasser les cloisonnements identitaires et les écueils des frontières entre – justement – les concepts d’abstraction et de figuration.
Investie par un imaginaire de la relation l’œuvre crée des tonalités et des rythmes particuliers pour aller au terme d’avenirs encore introuvable en jouant sur le peu (qui n’est pas le rien) et les effets de bordures (qui ne sont pas des frontières). Ce travail de maîtrise reste pourtant celui d’un continuel « appren-tissage ». L’œuvre se fait le plus souvent timide mais vibrante d’émotion. Elle est l’esquisse toujours reprise d’un royaume de sensibilité et d’équilibre. Evelyne Delfour multiplie les passerelles entre le poétique et le factuel en un travail de porosité. Des liens récurrents sont tissés dans un registre qui pourrait se rapprocher du commentaire psychanalytique lorsqu’il tente de retrouver des déterminations sur les conflits intérieurs et projetés. Par exemple tout un jeu de parallèles dans la série « Au fur et à mesure » indique bien cette recherche jusque dans les coupures crée un accord profond plus qu’une confrontation.
Evitant l’opposition symbolique entre imagerie-mère et re-pères Evelyne Delfour, par delà cette scission, s’attache à une réunion telle une nouvelle Lilith qui fut l’image mythique d’une dualité féminine. Loin de la pure approche descriptive et factuelle l’artiste cherche une exploration des formes et des couleurs qu’elle dégage de tout lyrisme. La surface de l’aquarelle devient le moyen, par l’élément fluide qu’il implique, de faire remonter à la surface des présences. Elles sont autant de commencements – l’inverse de recommencements grevés toujours d’une nostalgie souffreteuse. Dans l’ici et maintenant de l’œuvre s’instruit une interrogation de fond sur l’être au monde, sur la participation de l’œuvre à celui-ci. Ce travail implique donc les fondations de soi et du rapport à ce qui est hors de soi, en lien à la présence.
D’où l’irréductible singularité de ce qui émerge à l’instant et dans le lieu de l’image. L’artiste ne cherche pas le quoi mais le comment en son travail. Il prend les formes de l’interrogation et de la reprise par-delà la simple perception et construction d’un « paysage », d’une nature morte ou d’un tissage moins « réaliste » et qui induit des sédimentations ou des innovations d’horizons d’attente.
Une telle ouverture de l’aquarelle et du dessin (entre autres) implique une sortie hors du quotidien, hors de la vue habituelle. A la clôture Evelyne Delfour préfère donc un ordre particulier et paradoxal dans son hétérogénéité. Il marque l’union heureuse avec le monde actuel en même temps qu’une impression d’éternité dans la présence au sein de l’espace et du temps. Pour cela la créatrice ne garde que quelques spécificités en les transforment en figures élémentaires de son expérience. Si bien que pour une telle artiste tout peut l’aiguiller pour aller de l’étrangeté de la séparation à un sentiment extatique de l’accord (à tous les sens du terme).
La structuration des œuvres d’Evelyne Delfour n’a rien de nostalgique et de mélancolique. Le présent de la création évide de sa pleine substance le passé qui n’a rien d’un âge d’or. La créatrice regarde toujours devant et non derrière. Et son travail de pédagogue (parallèle à celui de sa création) possède l’immense mérite de ne pas donner la part trop belle à la remémoration. Du passé elle ne retient que le savoir faire et non le quoi ou le comment représenter. Le rapport aux origines implique également donc celui à l’avenir dans l’instant de la peinture. Et une telle volonté de joindre imaginaire et existence empirique se retrouve dans les différents développements et moments de l’œuvre.
L’artiste sait que l’aquarelle reste une technique quasiment alchimique où rien n’est facile. Il faut une forme de sérénité ( « crispée » ajoutait Char) pour en tirer quelque chose de profond chose qui se détache de ce qu’on a déjà vu. Mais cette technique comme disait encore Char « est à la merci du chiendent et des caprices de la température ». Plus que d’autres approches celle-ci est donc vulnérable à de nombreuses vicissitudes. Mais au lieu de prendre ses distances Evelyne Delfour s’y confronte pour y trouver des réponses à ce qu’elle cherche. D’autant qu’une telle technique est riche en surprises et en mystère. Elle permet de reconsidérer ce qu’on nomme base et sommet.
Choisir l’aquarelle revient à prendre le maquis avec les risques que cela implique mais que l’artiste assume. Entre la figure et le souffle s’inscrivent des lignes, des volumes, des couleurs moirées. Elles ouvrent les cadenas de la visibilité dans l’invention illuminatrice par l’intérieur et à travers une grande liberté énigmatique qui ne s’apprend qu’avec le temps. Bref « au fur et à mesure ». Et pour s’approcher plus près qu’il est permis de l’inconnu.
L’espace pictural offre à l’artiste un orchestre dont les images sont la partition. Tout s’y s’emboîte, se superpose, s’y heurte, s’y organise pour une immense symphonie à venir. Si bien que l’artiste pourrait faire sienne la phrase de Nicolas de Staël : « En art tous les chemins sont difficiles (…) mais celui où je suis pour l’instant finit par l’emporter sur les autres malgré tout, malgré lui ». La créatrice s’y surpasse dans un jeu de forces. Il est tout autant une chose fragile comme l’amour. A travers les étapes déjà parcourues, les présentes et celles en gestation Evelyne Delfour ne cesse d’agrandir son art. Il interroge et libère. Il demeure un acte et un sentiment infus dans le monde de la représentation comme celui de l’abstraction – ou ce qu’on prend pour tel. Les aquarelles lient (en délivrant) et rapprochent (sans enchaîner). Elles restent le mystère qui inquiète les étoiles.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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