Diana Boulay et les vanités
par Jean-Paul Gavard-Perret

Diana Boulay - Libération
Au départ, dans l'expérience plastique de Diana Boulay, émerge une ironie. Pas n'importe quelle ironie : celle qui remet en cause l'art. L'artiste originaire de Montréal multiplie ses sculptures et ses installations afin de créer sa propre empreinte. Elle est belle (même si - paraît-il - ce mot ne veut plus rien dire) et souvent cruelle. Dans son travail et ses circuits beaucoup de choses sont renversées. A mère l'image elle substitue souvent des propositions iconoclastes et "père-verses" à travers diverses séries de commutations. La subjectivité et l'imaginaire de l'artiste y jouent afin de métamorphoser les objets du quotidien pour qu'ils « parlent » autrement tout en devenant de réelles oeuvres d'art (même si là encore le mot est paraît-il à proscrire...).
Dans les sculptures l'oeil se fait errant au regard des réorganisations que Diana Boulay propose. Une autre mémoire s'impose et s'oppose à nos réminiscences « platoniciennes ». La Québecoise crée un appel de fond. Il ouvre le visible dans une épaisseur différente. La mémoire image suspend le discursif et fait surgir des morceaux de monde inintégrables. La « représentation » est neutralisée au profit d'images qui agencent bien autrement les objets voués soudain à un autre culte - plus païen que religieux. La sculptrice gratte les propositions d'un discours convenu. Ce qui chez elle fait image et surface se recomposent autrement. Ses structures acquièrent une voluminosité particulière.
Contre la trop simple ouverture de la perception elle crée un travail du palimpseste. Il fait monter du fond des objets leur vision dilatée, distendue souvent drôle mais parfois grave. A l'aide de simples sucettes pour bébé surgit par exemple un attachement qui n'a rien de maternel. L'artiste débrouille l'expression d'un démembrement infantile ou d'une joie par la déconstruction de la vision de l'objet en vue d'une reconstruction en apparence - mais en apparence seulement - plus ludique.
A travers de telles propositions se lève une force subtile, dérisoire, provocante. Elle nous remet en mémoire l'apparition d'un état primordial et plurivoque des objets. D'où l'importance des sculptures qui sont autant de « vanités » puisqu'elles deviennent des apparitions qui font apparaître non seulement la matérialité de l'objet mais son détournement.
Ce dernier parle autrement notre monde à travers ce « dysfonctionnement » programmé. Soudain, en contemplant un tel travail, une plongée en soi s'opère. Non pas à la recherche de soi :mais à la rencontre du déluge qui nous fonde au moment où l'Art retrouve sa force diluvienne.
A l'aide de ses "rematérialisations" Diana Boulay multiplie les écarts afin que naisse un nouveau lexique en 3 dimensions. Il est bien plus qu'un "caveaubulaire" puisqu'il met en péril nos idées reçues. L'apparence des choses (au sein même d'une figuration à la fois réelle et imaginaire) renvoie au degré zéro du fétichisme du sens commun ou banal. Un tel langage plastique ne reste plus le simple vecteur supposé d'appropriation et de reconnaissance d'ordre social. Il ne ramène jamais du pareil au même. Il ouvre à un vertige angoissant et ludique. L'artiste crée une coupure. Elle permet de franchir le seuil d'une visibilité afin de pénétrer dans un paysage sensible inédit susceptible de provoquer une mutation.
En conséquence une réelle jouissance a lieu. D'autant que l'artiste n'est jamais corsetée en une même technique, en un même genre d'approche. Elle les multiplient. Plus qu'une autre, Diana Boulay sait donc interroger les objets que la société nous propose pour nous offrir leurs métamorphoses. Elle montre le leurre du leurre dans lequel nous tombons tous les jours. D'où chez elle cette figuration volumique qui échappe à une similitude et à une ressemblance. L'œuvre devient proche dans sa proximité qui est un éloignement et dans son éloignement qui est une proximité. Tout se situe à la frontière entre divers zones : apaisement et écrasement, l'épars et l'homogène, le flux persistant, la dispersion insistante. Reste en chaque sculpture ou installation un seuil d'égarement et d'errance.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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