Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Anju Dodiya



ANJU DODIYA : PORTRAIT DE L’ARTISTE EN SAMOURAÏ

par Jean-Paul Gavard-Perret

dodiya anjuAnju Dodiya, « Face-off (after Kuniyoshi), Galerie Daniel Templon, du 4.9 au 9.10.10.2010

Daniel Templon présente pour la première fois en France un des artistes les plus appréciés en Inde aujourd'hui : Anju Dodiya. Sa peinture très influencée – aujourd’hui - par l’art japonais se veut à la fois un acte de rébellion et d'exorcisme. Elle frappe par la violence de ses thématiques et la subtilité de leur traitement. L’exposition intitulée « Face à face » est une suite d'œuvres sur papier réalisée à l'aquarelle et au charbon. L’artiste y rend un hommage picaresque aussi respectueux qu’ironique à la peinture considérée non comme un des beaux-arts mais comme un art martial. L’artiste indien devient soudain un samouraï fidèle à sa peinture par laquelle il affronte ses démons intérieurs. Dès lors il n’existe que deux issues : tuer ou être tué par ce qu’il crée dans le rituel de son atelier. Cette vision lui est venue du maître japonais de l'estampe sur bois - Utagawa Kuniyoshi - et de son « Fidèle Samouraï » (1847-1848). Dodiya à travers cette source d’inspiration ouvre son travail à un nouveau langage. La ligne élégante, les couleurs pâles combinées au sexe et à la cruauté deviennent sa nouvelle empreinte. Des flaques à peine perceptibles d'aquarelle attaquent des nuages charbonneux en une sorte de métaphore de la tempête sous le crâne de l’artiste et dans son atelier. La bataille inhérente à la création se déplie selon une chorégraphie plastique particulière. Ironiquement l’artiste disparaît de ses images, s’y dilue afin qu’elle seules demeurent. Sous la forme d’autoportraits très particuliers, ce face à face du peintre avec son œuvre permet en outre à Dodiya de continuer l’exploration qu’il poursuit depuis près de ceux décennies : les conflits entre intériorité et réalité extérieure. Pour mettre en scène le théâtre des émotions personnelles, l'artiste réactualise des sources historiques aussi variées que les miniatures indiennes, les tapisseries médiévales françaises, les peintres italiens de la Renaissance ou les photos de journaux. Et c’est pourquoi « naturellement » il passe aujourd’hui par cette « revisitation » de l’art japonais. Son talent d’aquarelliste s’y trouve d’ailleurs sublimés. Par ce passage vers l’extrême orient (pour nous) l’artiste renoue avec sa veine première. Continuant son expérimentation de nouveaux rapports le peintre indien fait de ce qu’on pourrait prendre pour une errance vagabonde une poéticité du monde et de l’art. Chez lui ni l’un ni l’autre ne sont proposés comme des données immédiates de la conscience. La dialectique entre le passé et le futur permet de ne pas couper le mystère de la mécanique de l’intériorité de la mécanique et du mystère de l’extériorité. Mais il l’outrepasse en suivant diverses hypothèses. Celle proposée ici est donc proche dans de la sagesse et la folie japonaises que l’artiste fantasque décline habilement. Sous son propre délire sa peinture est plus près de l’essence de celle de son emprunt. Elle en dit plus à son sujet que ce qu’en explique l’investigation propre à l’histoire des esthétiques. L’artiste, et plus qu’un autre, a compris le combat d’une telle peinture. S’y engage le langage au delà de la mort de l’œuvre d’art. Et Dodiya réanime par ses reprises une création poétique dans laquelle ne cessent de déferler des forces prosaïques.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.