SOLITAIRES DE SOPHIE DODY
par Jean-Paul Gavard-Perret
Sophie Dody : l'homme aux papillons
Apparemment le monde de Sophie Dody est un monde de rêve. Il est léger et presque aérien. Les couleurs sont vives et les personnages insouciants. L'alacrité est de mise. Le modelage est au service de sensations de liberté. Chaque figurine s'accroche aux nuages plus qu'elle ne grimpe aux rideaux. Les couleurs les pénètrent d’un vigoureux instinct vital. Le mouvement les emporte. La rigueur est défaite. Tout semble parfait dans le meilleur des mondes.
Pourtant l'univers de l'artiste est plus complexe qu'il n'y paraît. A le regarder de plus près on comprend que les poupées de Dody possèdent une forme de sagesse que le papier ne mâche pas. Il la met en exergue. Pourtant la mastication fait partie première de l'art de Sophie. Le papier est la matière première, la denrée de son travail. Elle use sans parcimonie mais selon des impératifs qui échappent à la conscience même de l'artiste. Ses femmes comme des marionnette à fils invisibles sont tirées vers le haut. Elles deviennent l'oasis du féminin. Certaines de ses filles sont maigres comme des clous jusqu'à rendre marteau. Pour autant ce ballet improbable ne signifie pas forcément que la vie est légère. Et si la sculptrice poursuit son entreprise masticatoire pour notre plaisir, sous l'humour et la légèreté un clair-obscur rend parfois dubitatif.
En effet, si Sophie Dody fait passer du fleuve du réel aux affluents du songe un doute subsiste. Que certaines de ses femmes aient des poitrines qui semblent nous regarder par deux grands yeux fixes et presque noirs n'y change rien. Chacune d'elle est fragile. Ailée mais fragile puisque montrée au sein de sa solitude. Il n'y a pas dans l'œuvre de figures de groupe. Chacun des effigies doit se suffire de sa propre délimitation, de son ghetto et de sa forteresse même si par ses mouvements chaque femme semble se jeter hors d'elle-même. Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit chaque fois d'un totem solitaire qui danse. Néanmoins au sein de l’isolement où chaque personnage est retenu tout reste à conquérir.
Pour l'artiste le néant ne peut être. Sophie Dody doit le mâcher pour le métamorphoser en une cérémonie qui n'a rien de funèbre. Un tel travail fait vivre le corps d'une autre individualité que la nôtre même si cette autre nous appartient. Un air frais ruisselle. La mécanique humaine est remise en jeu pour sortir de la machine et la transformer en impulsion vitale. Sophie Dody pèse et soupèse des rêves parfois pulpeux et raffinés et qui laissent en latence. Parfois des démons les attisent. L’artiste en modifie la fin et la faim le temps d'un grand destin ou d’une chorégraphie. La sculpture les incise pour affronter le jour et prendre racine. Le sang s’élance, la chaleur s’enfle. L'artiste ne prétend à rien mais ses solitaires existent. Et tandis qu'elle les façonne son café refroidit. Plus tard elle en reprend deux tasses et c'est reparti. La vie doit gagner. La couleur agite les figurines. Celles-ci attisent l'air, le dévêt de ses terriers. Une douceur suffit à les porter. Mais un humour aussi. Et si une crainte les habite nous n'en saurons rien. Le travail construit ce que l'artiste a rêvé. Ses sculptures restent les insurgées qui habitent un autre monde. Elles veulent des mains aussi tremblantes qu'assurées. C’est en les regardant grandir que le soleil se couche sur l'atelier de l'artiste.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
|




