Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Marcel Duchamp

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Cent énigmes de la peinture
de Gérard-Julien Salvy

Depuis des siècles, le langage de la peinture est riche en énigmes ou équivoques mystères du modèle ou de la main à laquelle on doit l'oeuvre, incertitude quant à l'identité du sujet, incohérence de sa représentation, contradiction troublante entre le titre du tableau et ce qui est montré, jeux illusionnistes liés aux vertiges du regard et au contenu crypté. De quoi exciter l'oeil et l'appétit d'investigation des spécialistes comme des amateurs ! Ce livre dévoile cent de ces secrets. Au terme de sa lecture, vous ne regarderez plus les tableaux comme avant!

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LA MARIEE DE DUCHAMP

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Marcel Duchamp, La Mariée Mise à Nu par les Célibataires Même
marcle duchamp la mariée 

De Duchamp on a trop retenu l'Urinoir et pas assez la Mariée. La mariée et son amour dont (écrivait le créateur)  "le sexe dressé est manipulé par une manivelle motrice".  Car la mariée est phallique. Pour qu'une  fiction s’en éveille, échappe au poing final.  La peinture comme la sculpture est une fiction. Un coup de poing. Un poing de vue. « Petits cons, petites bites »  disait Duchamp. Il les savait inséparables. Sauf pour sa Mariée dont la transparence efface autant la mise à nu que la nudité. C’est une ironie de l'histoire de l'art. Ou si l'on veut la fiction de cette histoire. C’est également la représentation du lieu où se pense la nudité sans l’exhiber. La mariée se tient dans l’air comme du verre. Son apparence est une apparition – espace mentale, ménagerie de verre. Machine à provoquer l’apparition (et pas forcément pour les "Lourdes Lentes" chères à René Hardelet et sa Bernadette Soubiroute (Dieu lui pardonne).

Voici la Mariée, voici du verre pour que le miroir de la première soit sans tain. On n’y voit rien. On y voit que de l’air. De rien.  Mais les va-et-vient. Duchamp  présente en un seul plan la décomposition de leurs mouvements pour  donner un sens à l’érotisme. Il y a là comme de la transverbération. Et à Thérèse d’Avila qui fit le coup de coït mental, Duchamp répondit car il ne se trompa pas sur le mysticisme de la Sainte. Il sait que sortant de confesse elle était tout en feu. Mais contrairement à Thérèse, sa Mariée n’appelle de jouissance que du sens, une jouissance célibataire qui advient dans l’intimité de l’amour et du déchirement.

Tantôt frêles, tantôt fortes, la ou plutôt les mariées de Duchamp percent l’ombre et font la figure de l’homme non dissimulable. Ce dernier n’a plus besoin de silex pour appeler le feu. Il se tient encore droit face à la mariée (comme les spectateurs des toiles où elle s'expose, descendant par exemple un escalier).  Sous son écorce une rosée lacrymale. Et le sel. Tel est l'hiver de la peinture. Duchamp rappelle qu'il est trop tard pour semer et greffer. La neige est venue trop vite écoeurer la nature. Reste l’alliance de la peinture avec le mouvement qui est son ennemi. Mais ce mariage contre nature n’est qu’un passage avant que le cinéma mette fin à l’histoire ou plutôt une certaine histoire de la peinture.

La mariée de Duchamp rappelle que la peinture ne sera plus ce qu'elle était. Mais le peintre n'en annonce pas la fin puisque c'est par la peinture qu'il détermine ce tournant, ce passage. Le père de la mariée passe vers le pressenti, le pas encore touché que symbolise sa "fille", sa "vierge". Elle ne sera pas un  fourre tout mais une innommable puisqu'elle n'a pas de nom. La prendre ne servirait à rien. Il faut juste expulser en elle ce qui trouble. Et qu'on peut nommer la peinture.  Il faut quitter ce qu'elle provoqua jusque là (ou presque) : faire la belle ou le tapin afin d'immerger dans sa matière.  Avec Duchamp peindre doit passer par la déception du regard. Car il s'agit de le guérir de son mal le plus grand :  le voyeurisme sacralisateur et sacrificateur. La peinture est désormais autre chose qu'une représentation  c'est un grief, un alliage entre disparition et apparition. Du voyeurisme il faut passer à la voyance. Passer de la chair voyance à la claire voyance par la chair voyante de la matière "plastique".

Le seul espoir de la peinture demeure de l ‘éprouver par contumace entre vide et communion. Dans son silence, la Mariée de Duchamp garde donc une force d'annonce.  Sa fausse présence donne à la peinture un autre appétit et une autre appétence. La Mariée aura eu des largesses imprévisibles mais pas celles qu'on escomptait. Son sourire n'est pas celui de la Joconde  mais celui de Louise Labbé ou de la Belle Ferronnière. Un sourire sanguinaire qui pourrit  les faux-semblants et les pauses. Il n’y a plus que deux solutions selon Duchamp : rêver la vie ou l’accomplir. Mais à l’impossible nul est tenu. De toute façon dans les deux cas on finira sans destinée à la chute du jour. Ce n’est pas pour autant qu’il faille rater le soleil de la peinture. On aura bien le temps de finir en sourdine. Seules les momies surréalistes à la Breton ont craint l’outre-destin de l'art.  C'est en ce sens que Duchamp dépassa le Surréalisme. Si la chair de sa Mariée lui allait comme un gant c'est parce qu'il l'a prise pour ce qu'elle était. Peinture que peinture.  Il l'étendit à pleines mains afin de lui faire un enfant dans le dos. 

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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