Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Raoul Dufy


L'artiste et les commissaires :
Quatre essais non pas sur l'art contemporain mais sur ceux qui s'en occupent
de Yves Michaud

L'art n'est plus fait par ceux qui avaient l'habitude de le faire, mais par ceux qui le montrent : gens de musée, fonctionnaires de l'art, collectionneurs, communicateurs et mécènes. Aux artistes se substituent les commissaires : commissaires d'exposition, commissaires à la circulation, commissaires priseurs. C'est le monde de l'art qui fait l'art. L'ouvrage d'Yves Michaud n'use pas de ce constat pour dresser un procès contre l'art contemporain, pas plus qu'il n'y voit le couronnement d'une approche seulement sociologique de l'art. C'est plutôt pour lui la condition actuelle de l'art, l'horizon dont il faut partir pour en parler. Ce qui n'implique pourtant pas un relativisme total. Sans mettre en avant d'a priori esthétique ou moral, ce livre montre que l'art contemporain peut exister tout en s'affranchissant de toute référence à l'œuvre et au public.
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L'auteur
Philosophe, membre de l'Institut universitaire de France, Yves Michaud a été directeur des Beaux-Arts. Il dirige actuellement l'Université de tous les savoirs. Auteur de nombreux ouvrages d'esthétique et de philosophie politique, il a notamment publié L'Art à l'état gazeux et Critères esthétiques et jugement de goût.



EXPOSITION DUFY A SETE : SORTIE ESPEREE DES PREJUGES.

par Jean-Paul Gavard-Perret

Après une reconstruction muséographique le Musée Paul Valéry de Sète  a rouvert ses portes avec une exposition consacrée à Raoul Dufy et aux liens qui ont uni son oeuvre à l’univers méditerranéen. Il demeure omniprésent dans l’œuvre.  A 26 ans, lorsqu’il découvrit le Midi de la France l=Dufy y trouva cette qualité de la lumière qu'il affectionnait tant. Tout dans sa vie ne cessa de le ramener vers la Provence, la Côte d’Azur, le Roussillon dans lequel il s’installa au début de la Deuxième guerre  C’est cette rencontre incessante avec la lumière du sud et le rôle qu’elle a tenu dans l’oeuvre du peintre que montre l’exposition de Sète  "Dufy en Méditerranée" en des toiles parfois scénarisée de quelques écharpes filées devenues autant d'ellipses colorées que symboles d’un monde échevelé archétype de sources arrachées à la virginité.

Aux sillons douloureux et au cataclysme d’un monde recroquevillé Dufy préfère les lignes  qui dansent dans l’espace et se tendent  vers l’impossible afin d’échapper aux affres. Rien chez lui n’est sec comme des triques. Les pensées s’en vont ainsi plus loin dans leur voyage. Tout respire un plein de vie en des œuvres où l’œil devient captif de son propre regard. La peinture s’inscrit en faux contre la gravité sans pour autant tomber dans le dérisoire.

Dès ses années fauves Dufy engage sa carrière et entame le principe des tableaux en série, qui le distingue d’ailleurs de ses amis fauves. Dès le début des années 1910 il s’intéresse à Cézanne, réduit sa gamme chromatique,  géométrise les formes, jusqu’à  l’instauration de son style qu’on limite encore aujourd’hui à un langage décoratif avec ses thématiques du  paysage et de la  fenêtre ouverte. Devenu l’un des plus talentueux créateurs de tissus pour Paul Poiret et Bianchini-Férier ainsi qu’un décorateur de céramique grâce à sa collaboration avec le céramiste Artigas la réputation de son œuvre ne fait que pâtir de ces succès extra-picturaux. Pourtant et plus particulièrement dans sa dernière période sa peinture acquiert un langage magique placé sous le signe de la vitesse, de la couleur et de la lumière. Séries, variations sur des thèmes qui lui sont chers lui permettent d’amplifier sa technique picturale.

Il n’empêche. L’œuvre est tatouée du sceau infamant de «décorative», comme si la vocation à la simple beauté suffisait à reléguer un créateur au rang d’artiste secondaire. Dufy n’a pourtant sans cesse d’inquiéter la vision du spectateur par la sienne dans un travail en perpétuelle recherche et en constante évolution. La rétrospective de Sète propose de reconsidérer le regard sur une oeuvre  moins anecdotique qu’il n’y paraît. Les 120 peintures, 90 œuvres graphiques (dessins, gravures, livres illustrés), 25 céramiques, 30 tissus et quelques vêtements le prouvent et devraient être l’occasion de reconsidérer l’œuvre.

Elle reste bien plus que l'incarnation d'un certain savoir-faire.  Et même son côté champagne pour tout le monde n’est pas a dédaigné. Vif, intelligent,  sensitif, intuitif l'art de Dufy fait valser paysages et personnages plus qu’il ne les décrit. Il n’est peut-être pas Matisse. Mais il n’est pas pour autant un peintre anecdotique. Son travail, son cubisme particulier et border-line possèdent une hardiesse incontestable.

 L’homme n’avait hélas pas pour lui la tête théorique. Mais il reste un enchanteur qui en quelques coups de pinceaux happe les rues où claquent les drapeaux, les champs de courses peuplés, les paysages de bord de mer en voulant oublier  les bouleversements et les menaces internationales. Est-ce une raison pour écarter un artiste remords qui avait traversé les horreurs de la Grande Guerre pour n'en rapporter que quelques gravures ? D’autant que ses oeuvres paraissent  désormais fortement  contemporaines

Dufy crée un ordre particulier. A travers lui se perçoit un infini des formes possibles mais aucune ne se détache. Car c’est un vide aussi. Ne demeurent que des traces indicibles d’abord muettes et qui passent du simple bruissement d'un filet  à celui d'une mer qui enfle mais amoureusement pour la dérive infinie du corps. Ce n’est donc pas seulement une pensée qui porte la peinture mais un flux vitaliste. Pour Dufy seul son assouvissement eut gage de vérité picturale Il faut donc s’en remettre  à des images limites dont le peu n’est pas le rien et le bord une frontière.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.