Artistes de référence

Ed Pien



La jeune femme qui descend l'escalier

de Jean-Paul GAVARD-PERRET

Sur le modèle de la Lettre à jeune poète de Rilke, ce livre s’appréhende comme une rencontre différée, une mutuelle invention plutôt qu’un soliloque – sinon à deux voix... Et une visée rédemptrice de celle à qui ce texte est adressé surgit. Par effet retour, elle glisse celui qui parle hors du rien. D’où ce paradoxal corps à corps dans le jeu des espaces d’un côté, et, de l’autre, la vulnérabilité paradoxale des mots au sein d’un « pas de deux » dans ces textes marqués par la danse donc par le corps. Le recours à l’éloignement n’est pas là pour offrir une version nouvelle du fétichisme de celui-là. L’écart créé éloigne des rapports humains contemporains qui s’évanouissent dans la consommation d’une chair provisoirement offerte. Il peut donc exister un goût clinique de l’amour bien fait, un goût du lisse qui forge une relation au sein de la distance. Elle n’est que la conscience aiguë d’un respect essentiel, un point de vie par effet d’empreintes des blessures afin que ces dernières s’effacent.

» Bon de commande ( prix : 10,00 €)
» Editions du Cygne

Fées et monstres d'Ed Pien.

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Invisible Sightings-Sightings
courtoisie : Ed Pien

ed pienNé  à Taiwan, Ed Pien vit a Toronto et  jouit déjà d’une reconnaissance internationale depuis près de 10 ans. Constituée principalement de papiers collés et de l’encre son oeuvre se caractérise aussi bien par des installation mûrement réfléchies que par dessins très connus exécutés en quelques minutes et des imageries à petite échelle qui lui servent à créer quelque chose proche de ce que les Surréalistes ont recherché au moyen de l’écriture automatique capable d’évacuer tout ce qui traverse l’inconscient. Ses grands dessins muraux offre désormais le moyen de créer une œuvre narrative plus cohérente dont  les thèmes reprennent ceux qui ont toujours animés sa recherche :  la persécution, la fuite, l’esprit et la fantaisie. Dans le cas des « dessins en trois minutes », chaque image est une entité en soi. Exposés, c’est au spectateur d’établir des liens d’ordre formel, thématique, ou les deux à la fois entre elles. Mais une installation telle que «  l’Œil de Poisson » est  conçue comme une narration dirigée. En plus des variations d’échelles présentes dans cet ensemble il existe une relation beaucoup plus complexe qui vient lier les images au moyen des variations d’éclairage, d’effets de translucidité, de l’utilisation de différents matériaux et de l’incorporation de l’œuvre dans l’espace physique de la galerie.
Passant de l’automatisme à la stratégie, avec « Mixing of Dreams » Ed Pien revisite les notions ou les symboles de fuite, de poursuite, de combat et de magie même s’ils restent chez lui très instinctifs. Dans une scénographie poussée la fuite est mise en position d’extrême vulnérabilité, tel un état effrayant et potentiellement oppressif, violent et agressif. On reste proche du rêve (ou du cauchemar) où l’être fuit devant quelque chose d’effrayant mais sans pouvoir bouger. Dans « Mixing of Dreams » des personnages en fuite trébuchent et tombent, alors que d’autres réussissent à s’échapper, mais la séquence narrative  est continue. Elle suggère une suite ininterrompue de poursuites et de fuites et les personnages jouent des rôles interchangeables : le poursuivant peut devenir le poursuivi. Par ce processus la magie devient ce qui ne peut être abordé à un niveau intellectuel. C’est une croyance qui se ressent plus qu’elle ne peut être décrite. Pour l’artiste, posséder de la magie équivaut à se retrouver en situation de pouvoir particulier qui permet de toujours disposer d’une issue de secours. Par exemple un personnage à demi accroupi à la droite du «Demon Slave Catcher» possède de la poudre magique. Il la jette en direction de ce démon non seulement pour le  repousser mais dans l’espoir de sauver un autre personnage qui a déjà été capturé.
Dans  les rêves iconographiés de l’artiste d’origine taiwanaise émerge le rappel des rêves où nous avons les jambes molles ou les pieds cloués au sol. L’oeuvre devient l’imagerie de batailles entre désirs et interdits ou  besoins de sécurité. L’être tente de fuir l’inconnu mais en même temps d’y demeurer. Les jambes qui ne répondent plus aux commandes de la conscience mise en berne permettent à nos monstres délicieux de nous rattraper et nous permettre de succomber douloureusement à nos désirs. Tous les dessins de l’artiste mettent en scène cette attraction – répulsion sous les figurations de personnages laids et grotesques mais délicats et beaux à la fois. Ils rejouent « à notre insu » ce qui est refusé comme inacceptable. La tromperie est donc centrale dans une œuvre où la crainte du grotesque et de la laideur reste omniprésente. L’artiste s’en explique de la manière suivante :  « Lorsque je n’étais qu’un enfant, à Taipei, j’étais terrifié par certaines statues posées à l’extérieur d’un lieu sacré où je devais passer de temps à autre. Non seulement leurs visages étaient-ils grotesques mais en plus, les traits exagérés de leur expression les rendaient encore plus effrayants et redoutables. Par la suite j’ai appris à leur faire confiance et à ne plus en avoir peur. On m’a alors dit que ces statues étaient de bons esprits. Leur laideur et leur expression effrayante aidaient à chasser les mauvais esprits ».

Ed Pien fit  là l’expérience grande contradiction inhérente à la vie humaine toujours pleine de contradictions. Son œuvre n’a cesse de le rappeler. Elle s’épanouit dans le grotesque ou le viscéral sans chercher à les éviter et reste une façon de comprendre et d’accepter  les fantaisies et les cauchemars. Elle représente aussi une fascinante manière de la aborder  avec un état d’esprit qui permet à l’imagination de continuer de se développer. Les fées et les monstres représentent certes pas le seul ingrédient de l’œuvre mais en constitue la colonne vertébrale et l’originalité. L’artiste séduit par sa capacité à mélanger ces univers de manière pénétrante et intrépide. Il ne cherche pas l’esbroufe : il lui suffit de quelques monstres fondamentaux pour que le spectateur comprenne soudain  la puissance d’introspection d’une œuvre qui occupe une place à part dans l’art chinois du temps.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Docteur en littérature, J.P. Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie (Chambéry).
Membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création, il est spécialiste de l’Image au XXe siècle et de l’œuvre de Samuel Beckett.
J.P Paul Gavard-Perret poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.