Artistes de référence

Eric Chesneau


Eric Chesneau

Eric Chesneau a quitté sa Bretagne natale par bateau pour se fixer à Sète dans le sud de la France où il a ouvert un atelier qui "a pignon sur rue". Pour cet artiste passionné et dédié tout entier à son art, le geste, la lumiére, le mouvement, la couleur nourrissent ses recherches et ses expérimentations.

"L'Abstraction est fondamental à notre réalité,
il me paraît important d'être confronté à cet univers, ne serait-ce qu’un instant pour entrevoir l’immensité de notre intériorité.
Les peintures sont un espace de liberté ou chacun, s'il le désire, s'interroge sur son inconscient.
Ouvrir la porte de son propre monde intérieur,
oublier la raison de faire, de voir, écouter simplement sa résonance au monde du sensible…"

Eric Chesneau : le site

Eric Chesneau
Sans-Titre 78.03
( 100 x 50cm ) x 2
Diptyque

DU FOND DU NAUFRAGE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Eric Chesneau

Il y a un paradoxe dans l’abstraction d’Eric Chesneau : tout se passe comme si à défaut de pouvoir s’abriter derrière une invisibilité absolue, il se réfugiait, par son approche, dans l’invisibilité relative d’images parcellaires, forcément parcellaires. L’artiste ne veut sans doute pas ce repli : il lui est imposé par la blancheur de la toile dont ne subsiste que ce qui survit à une sorte d’expulsion, de refoulement de la matière. Restent ainsi des fragments d’opacité qui permettent de venir mettre à mal l’intensité du blanc.

Cependant, la disproportion des forces en présence semble être telle qu’il ne saurait être question pour le peintre d’un renversement et de recouvrir la totalité de ses toiles.  Il s’agit d’abord de retarder l’échéance du blanc. La peinture devient la résistance face à ce qui fait résistance à savoir ce blanc d’où elle sort. N’émerge encore que des bribes de voile, mais d’un voile qui dévoile et grâce auquel un illimité, un infini se montrent, images d’un vaste désastre existentiel dont il faut tenter de sauver ce qui peut l’être avant que le blanc retombe dans son invisibilité première.

Le travail ou plutôt le combat de Chesneau permet à l’imprévu de se produire sous couvert d’une « insignifiance » éblouissante face à la centrale de blancheur que concrétise le support nu. Et si ce qui subsiste reste de l’ordre de l’écharpe, une telle présence  n’a rien à voir avec celle des minimalistes avides de neutralité et dont l’abstraction n’est qu’abrasion. Les formes ici frémissent, deviennent poreuses, ce sont des sortes de pierres d’achoppement sur lequel le regard peut s’appuyer. Emerge en conséquence un effet de mutation et un imaginaire de débordement mais qui ne se déploie que par morceaux sur la surface. Ceux-ci se propagent, malgré la difficulté à se prolonger, par effet de pulsion. Reste à savoir, dans le périple d’un tel artiste, ce qu’ils deviendront. Ils ne tarderont peut-être pas à s’étoffer, à grandir, à traverser et envahir progressivement l’espace blanc.

Mais ce qui est passionnant dans ce travail en devenir, tient d’abord au combat cité plus haut que livre le peintre. L ‘artiste se situe devant l’étendue blanche afin que des sortes de soupirs vitaux remontent à la surface. On imagine les forces antagonistes qui se disputent dans le travail d’approche puis devant et sur le support. Ne bannissant jamais le noir (au contraire), Chesneau y trouve le moyen du dessin comme trace première du geste volontaire qui parvient à émettre ce qui résiste.

Reste qu’une telle approche existentielle de la peinture révèle aussi la profondeur dans les toiles de l’artiste. Les quelques éléments qui ont pu être peints et qui sont arrachés au néant offrent aux spectateurs la possibilité d’une expansion.  Nous sommes portés sur un registre de l’éclosion. Les éléments peints deviennent à la fois des poutrelles et des fissures « dans » le fond blanc. C’est pourquoi une telle peinture nous donne le sentiment paradoxale d’être familière et étrangère : l’infini semble se loger dans la finitude afin qu’un innommable soit formulé et un invisible montré. Du fond du naufrage se déclare soudain l’espace. Il s’ouvre peu à peu en devenant balisé.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.