Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Max Ernst


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MAX ERNST ET LE MYSTERE

par Jean-Paul Gavard-Perret

Max Ernst aura fait semblant de porter le monde sur son dos. Mais ce n’était là qu’une imposture programmée afin de faire la nique aux envolées mythiques. « Vrai » surréaliste - c’est-à-dire surréaliste belge -  il savait que le vrai mystère est celui de tous les instants et celui de tous les objets. C’est pourquoi il comprit plus qu’un autre et en compagnie  avec son ami Scutenaire que l’avenir n’existe qu’au présent. Celui qui voulait faire de sa peinture et de ses collages une œuvre « sonore » ne désira faire retentir qu’un autre monde : à savoir le nôtre.

Ayant une foi inébranlable « en je ne sais quoi»,  il prit écrivait-il avec ironie faussement narcissique « le monde tel que je suis. » . Ayant trop d’ambition pour en avoir  il aura rappelé quelque chose d'essentiel : ce qui influence le plus l'œuvre d'un artiste c'est l'œuvre elle-même. Lorsqu'un créateur commence à créer en toute connaissance de cause, c'est-à-dire lorsqu'il sait qu'il veut dessiner ou montrer l'œuvre perd sa valeur. Elle est contaminée par lui alors qu’il devrait être guidé par elle. C’est par « un exercice rationnel d’imbécillité » que le modelage formel finit par avoir raison de l’artiste. Soudain son œuvre commence à avoir quelque choses d’intéressant à dire et à montrer. Il faut dit Scutenaire à propos de Max Ernst que «  la brutalité de la représentation soit un vacarme, une bêtise». Elle peut alors réveiller et révéler le pouvoir d’abrutissement des images lieux communs. Face aux artistes « nourrisseurs de poubelles » Max Ernst a donc cherché l’ombre plus que la lumière. En ce sens il reste un peintre paradoxal. « C’est l’ombre qui me convient »  écrivait celui qui cultivait la faconde humoristique  du type « on annonce toujours la mort des célébrités et jamais leur naissance ».

Mais derrière l’humour se cachent à la fois une rudesse, une liberté, une exigence  qui font passer bien des surréalistes pour des inconséquents  (et Breton en premier). L’expérience artistique de Max Ernst trouve son fondement en des scènes traumatiques qui elles-mêmes renvoient à d'autres traumas plus primitifs encore. Toutefois l’artiste resta pratiquement muet sur un sujet qui causa chez lui des crises de mélancolie profonde mais aussi des révoltes.  Dès l'enfance il existe chez lui un drame et une souffrance qui marquèrent au fer  son réel vécu postérieurement. Les lectures, les images de sa jeunesse ont entretenu confusément une révolte. Elle prit tout son sens dans son travail. Certes l’oeuvre ne l’exonéra pas de ses traumas  mais leur donna une dimension impersonnelle, distanciée grâce à l’humour. Elle tente de toucher à une "plénitude" là où il n’y a que du vide, du non sens.
C’est pourquoi Ernst demeure un des plus authentiques surréalistes. En dépit des apparences, rien de gratuit, rien que l’exigence vitale. Elle s’offre par des bouts de collages qui prennent la force d'existences incorruptibles lancées à la gueule répugnante de la mort qui n'a cesse d'envahir.  Cette langue ricoche et ride le monde dominateur de l'unité pour montrer la farce et les jeux de ceux qui le dirigent.  Ernst n’a eu cesse de déboulonner les idoles (fussent-elles embaumés par le surréalisme sacerdotale de Breton). Il sait que de «  Freud l’admirable et de Jésus le fort réputé » ne sont nées que  des églises effarantes, effroyables, imbéciles. Et pour l'artiste rien ne sera sauvé. Il demeura sans rêve - en dépit de ceux qu’il a créés et déroutés. Néanmoins il garda toujours une bougie dansante dans sa main mais pour habiller le monde de deuil. « L'ombre » (mot clé chez l’artiste, cf. ci-dessus) dans laquelle il ne cesse de pénétrer est un sommeil futur sans cesse raccourci, écorné. Se battant contre les limites de la peinture, Ernst  tenait aussi en ses mains un secret. Il en a distillé les indices.   Il lui fallait godiller à l'aveugle entre des dimensions inégales pour les découvrir.

L’art ne semble rien, mais il peut offrir des repères de plomb et non de gaze. Ses traces sont de sel et non de fumée. Contre l’obéissance et le respect, l'artiste esquiva l'abat de la hache des destins despotes et des écoles.Son dessein est de tenter de franchir la clôture du pire. Et si Ernst fit semblant de porter le monde sur ses épaules c’est afin de souligner l’imposture d’une telle comédie et d'une telle (im)posture. Il a toujours préféré que sa création soit un travesti plus qu’une prostituée soumise aux maquereaux de l’art. Il fallait du courage pour l’assumer et oser affronter, casser, reconstruire.  Il a prouvé qu'il y avait mieux à faire que supporter le choc des chaînes qui retentissent et qu’à en appréhender le bruit.  L'artiste ne se lave pas de ses tourments au sein de la peinture, il y plonge mais faisant feu de la dérision jusqu'à permettre le retentissement d’un bruit de clave afin de donner un sens au non sens. Celui qui cultiva la solitude comme un art de vivre - « la plus discrète compagnie est celle avec soi-même »  permet aujourd’hui encore de voir le monde en méprisant les apparences apprises et ceux qui s’en croient les maîtres. La dévotion et une certaine forme de respect sont mauvaises conseillères. C’est pourquoi il demandait de suivre le corbillard de certains puissant comme s’il ne s’agissait que de leur « tombereau de fumier ».On ne sait si Breton aurait eu droit pour Ernst à une telle célébration.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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