Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Eugénie Jan

Exposer dans Mirondella
la galerie d'art en ligne d'Arts-up


Eugénie Jan

Née en 1963. Vit et travaille à Treigny dans l'Yonne - France

Eugénie Jan : le site


La jeune femme qui descend l'escalier

de Jean-Paul GAVARD-PERRET

Sur le modèle de la Lettre à jeune poète de Rilke, ce livre s’appréhende comme une rencontre différée, une mutuelle invention plutôt qu’un soliloque – sinon à deux voix... Et une visée rédemptrice de celle à qui ce texte est adressé surgit. Par effet retour, elle glisse celui qui parle hors du rien. D’où ce paradoxal corps à corps dans le jeu des espaces d’un côté, et, de l’autre, la vulnérabilité paradoxale des mots au sein d’un « pas de deux » dans ces textes marqués par la danse donc par le corps. Le recours à l’éloignement n’est pas là pour offrir une version nouvelle du fétichisme de celui-là. L’écart créé éloigne des rapports humains contemporains qui s’évanouissent dans la consommation d’une chair provisoirement offerte. Il peut donc exister un goût clinique de l’amour bien fait, un goût du lisse qui forge une relation au sein de la distance. Elle n’est que la conscience aiguë d’un respect essentiel, un point de vie par effet d’empreintes des blessures afin que ces dernières s’effacent.

» Bon de commande ( prix : 10,00 €)
» Editions du Cygne


Eugénie Jan : les os, la viande, la peau

par Jean-Paul Gavard-Perret

Douze vagues turquoises, Art Diaphragme (Auxerre), Dédale Abîme , Maison des Fleurs, des Arts et de la Poésie ( Dracy),
Codes et Travaux , Artothèque (Auxerre).
Printemps 2009.

eugénie jan


Eugénie Jan passe à la vitesse supérieure : le printemps voit éclore trois expositions de l'artiste dont l'œuvre devient de plus en plus l'espace et le langage d'un fabuleux théâtre en tant que sublimation de la réalité. Le corps en est la scène. Le corps ou du moins ce qu'il en reste se met au service d'un paradoxal érotisme ou plutôt d'une étrange présence  : celle qui exalte non les sens mais qui les porte vers quelque chose de plus passionnant car  poussé plus loin. Le créatrice exhausse l'art vers un certain absolu au delà de l'univers restreint auquel le limite les narrateurs de la banalité sexuelle et corporelle. L'artiste la transfigure à la fois vers une outrance baroque et aussi une réduction  par rapport à ce qu'elle laisse voir : carcasse vide, tête vide, animal humain limité à sa peau qui peut devenir une suite de vagues monocolores. Ses approches toujours à la recherche de nouveaux codes signifient simplement l'âge sombre dans lequel nous sommes fixés depuis toujours et duquel il faudrait bien songer à sortir un jour.


Pour Eugénie Jan, l’être n’est pas le dessus de l’homme c’est le dessous : l’être est le bestiau, c’est là qu’il faut gratter. Oui il faut gratter « du » pourceau, du suint : là où et pour cause ontologique l’être a non pas fui mais est retiré, là où il a le mieux aimé. C’est dans la viande qu’il a trouvé son goût, voir dans ce qui y transite. Souvenons nous à ce propos d’Artaud « Là où ça sent le merde ça sent l’être ». L’odeur de merde est aussi l’odeur de l’être. L’homme garde sa place parmi les animaux, lui aussi est affaire de litière (et pas seulement de lit). Il peut travailler aussi bien dans la sainteté que dans l’obscénité cela ne change rien à son bas érotisme et à sa salacité même s’il ne cherche pas forcément la fornication et la saleté, même s’il ne recherche pas ce que la religion nomme « péché ».

Si le gâteau des rois reste en art le fait du corps, le propos d’Eugénie Jan  est de savoir non ce qu’on en fait mais ce qu’on peut en montrer de neuf, d’annonciateur et qui échappe jusqu’à la science médicale. L’artiste ne cherche donc pas les péchés et les vices, les sensations ou à l’inverse l’amène beauté du corps. Pour elle tous ces  registres passent à côté du sujet. L’objet n’est pas de savoir comment se servir de son corps mais de savoir ce qui l’anime et d’en montrer les états, bref  comment dans la viande le corps peut se penser Dieu et marcher.

Il ne s’agit plus d’arquer la bedaine des phoques moraux. L’absence perceptible « de » corps rétablit un autre équilibre. Il ne s’agit pas non plus de trafiquer à coup de représentations ou de constructions mais d’aller à la nécessité. Dans sa recherche rien ne se forme dans le soi-même. Car il n’en existe plus. Seule la couleur vertèbre notre dedans et son épouvantable rata. L’artiste n’enferme plus, ne ligature plus : elle ouvre, envoie le corps hors de sa chambre. Celui-ci ne peut plus entrer dans un cadre ni dans sa sotte conscience. L’artiste réalise l’ascèse d’une de ses vieilles idées : créer l’image la plus naïve, la plus sourde. Qui n’ajoute rien. Mais ne retranche pas (au contraire) malgré tout ce qu’elle vide. Restent d’étranges totems creusés, dressés. Eugénie Jan fait sortir ce qui débine pour en faire de la débine qui devra se débiner. En ce sens elle vampirise la question de l’anatomie qui n'est plus est posée  seulement de manière « réaliste ». Celle-là reste une souffrance à laquelle Eugénie Jan nous fait assister. Mais elle nous rappelle aussi qu’on ne vit  pas d’organes car « ils ne sont pas la vie mais le contraire » (A . Artaud). La créatrice voit donc les choses et le corps autrement. On croise soudain ce dernier dans l’espace, il surpasse le nôtre de sa stature qui le surplombe. Eugénie Jan nous plonge en un dernier état de conscience et vers deux ultimes questions : d’où viennent nos monstres ? Et sont-ils vraiment sans cœur ?

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr


 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.